﷽
Parmi les expressions couramment employées lorsque l’on aborde une question délicate figure cette formule : « Il n’y a pas de pudeur dans la religion. »
Elle est généralement prononcée avant de poser une question concernant la purification, les menstrues, les rapports conjugaux ou d’autres sujets intimes, avec l’intention de signifier que la gêne ne doit pas empêcher le musulman d’apprendre ce dont il a besoin dans sa religion.
Cependant, cette formule demande à être précisée.
En effet, si l’intention que l’on cherche à exprimer peut être correcte, la formulation prise dans son sens général ne l’est pas, car la pudeur n’est nullement absente de la religion. Bien au contraire, elle fait partie de la foi.
Le Prophète ﷺ a dit : « La pudeur fait partie de la foi. »(1)
Il serait donc incorrect de comprendre ou d’employer la formule « Il n’y a pas de pudeur dans la religion » comme si la religion écartait la pudeur lorsqu’il est question d’apprendre, d’enseigner ou d’interroger.
Ce que les textes établissent est plus précis : la pudeur est une qualité louable, mais elle ne doit pas devenir un obstacle empêchant d’apprendre ce qu’Allah ﷻ a ordonné de connaître.
ʿĀʾisha رضي الله عنها a dit : « Quelles excellentes femmes que les femmes des Anṣār ! La pudeur ne les empêchait pas de s’instruire dans la religion. »(2)
Cette parole est particulièrement claire. ʿĀʾisha رضي الله عنها n’a pas dit que les femmes des Anṣārs étaient dépourvues de pudeur. Elle les a au contraire louées parce que leur pudeur ne les empêchait pas d’acquérir la compréhension de leur religion.
Nous devons donc distinguer deux choses qui peuvent facilement être confondues : la pudeur qu’Allah ﷻ aime et la gêne excessive qui conduit une personne à demeurer ignorante de ce qu’elle est tenue d’apprendre.
La première est une qualité de la foi.
La seconde devient blâmable lorsqu’elle empêche d’accomplir ce qui est nécessaire.
Cette distinction apparaît parfaitement dans le hadith d’Umm Sulaym رضي الله عنها. Elle vint poser au Prophète ﷺ une question concernant le ghusl de la femme après un rêve érotique. Parce que le sujet était intime, elle commença par dire : « Ô Messager d’Allah ! Certes, Allah n’éprouve pas de pudeur à l’égard de la vérité. La femme doit-elle accomplir le ghusl lorsqu’elle fait un rêve érotique ? » Le Prophète ﷺ répondit : « Oui, si elle voit l’eau. »(3)
Nous trouvons ici une formulation prophétiquement approuvée qui permet d’exprimer exactement ce que beaucoup cherchent aujourd’hui à signifier en disant : « Il n’y a pas de pudeur dans la religion. »
Umm Sulaym رضي الله عنها n’a pas rejeté la pudeur pour pouvoir poser sa question. Sa manière même de l’introduire témoigne au contraire de sa retenue. Mais elle n’a pas laissé cette retenue l’empêcher de connaître le jugement d’Allah ﷻ dont elle avait besoin.
C’est également ce que nous enseigne le récit de ʿAlī ibn Abī Ṭālib رضي الله عنه. Il était fréquemment sujet au madhī et devait connaître le jugement religieux correspondant. Cependant, en raison de sa relation avec Fāṭima رضي الله عنها, fille du Messager d’Allah ﷺ, il éprouva de la gêne à interroger directement le Prophète ﷺ. Il demanda donc à Al-Miqdād رضي الله عنه de poser la question à sa place.(4)
Sa pudeur ne disparut pas, mais elle ne l’empêcha pas non plus d’apprendre. Il trouva simplement une manière convenable d’obtenir la connaissance dont il avait besoin.
C’est dans ce sens que Mujāhid رحمه الله a dit : « N’acquiert pas la science celui qui est pudique ni celui qui est orgueilleux. »(5)
Il ne s’agit évidemment pas ici de la pudeur louée par la religion, puisque celle-ci fait partie de la foi. Il s’agit de cette gêne qui conduit une personne à ne pas demander ce qu’elle ignore. Celui qui agit ainsi peut conserver pendant des années une mauvaise compréhension, accomplir incorrectement une adoration ou ignorer une obligation simplement parce qu’il n’a pas osé poser une question.
L’orgueilleux et celui que sa gêne domine peuvent ainsi parvenir au même résultat par deux chemins différents.
Le premier ne demande pas parce qu’il répugne à montrer qu’il ignore, tandis que le second ne demande pas parce qu’il n’ose pas exposer sa question. Dans les deux cas, la connaissance lui échappe.
La différence est importante, car nous n’avons pas besoin d’écarter une qualité religieuse pour encourager l’apprentissage. La Sunna [authentique] nous enseigne plutôt à préserver la pudeur tout en recherchant la science.
Cela concerne particulièrement les questions dont la connaissance est nécessaire à chacun. Une personne qui ignore une règle relative aux ablutions, aux menstrues, à la prière, au jeûne, au mariage ou à toute autre obligation qui la concerne ne doit pas laisser la gêne l’empêcher de demander. Elle peut poser sa question avec des termes convenables, éviter les détails inutiles et, lorsque la situation l’exige, employer un intermédiaire, comme le fit ʿAlī رضي الله عنه.
La pudeur ne consiste donc pas à rester ignorant de sa religion. Elle se manifeste plutôt dans la manière d’apprendre, dans le choix des mots, dans la retenue et dans le refus de dépasser ce que nécessite la question.
C’est cet équilibre que les textes authentiques nous enseignent.
Ainsi, nous ne disons pas sans restriction : « Il n’y a pas de pudeur dans la religion. » Nous disons plutôt ce que la Sunna a établi : « La pudeur fait partie de la foi », tout en sachant que cette pudeur ne doit pas empêcher le musulman de s’instruire dans sa religion. Et lorsqu’une question particulièrement délicate doit être posée, nous disposons déjà de la belle formulation employée par Umm Sulaym رضي الله عنها devant le Messager d’Allah ﷺ : « Certes, Allah n’éprouve pas de pudeur à l’égard de la vérité. »
Ce qui est authentiquement rapporté suffit donc, et il est toujours préférable d’employer une expression précise transmise dans les textes plutôt qu’une formule populaire susceptible d’être mal comprise.
C’est là encore une règle que nous devons préserver dans notre rapport à la science et à la Sunna : un sens que l’on cherche à exprimer peut être juste, tout en nécessitant des termes plus précis pour ne pas laisser entendre ce qui est faux.
Puisse Allah ﷻ nous accorder une pudeur conforme à ce qu’Il aime, nous donner la compréhension de notre religion et ne pas faire de notre gêne ou de notre orgueil un obstacle entre nous et la science bénéfique.
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : Al-Bukhārī (n° 24) et Muslim (n° 36)
2 : Muslim (n° 332)
3 : Al-Bukhārī (n° 282) et Muslim (n° 313)
4 : Al-Bukhārī (n° 269) et Muslim (n° 303)
5 : Al-Bukhārī (v. 1, p. 38)