﷽
Parmi les paroles largement répandues sur les langues figure cette formule : « Celui qui se tait sur la vérité est un shayṭān muet. »
Cette parole est parfois attribuée au Prophète ﷺ et transmise comme s’il s’agissait d’un hadith. Son sens peut sembler juste dans certaines situations, puisqu’il existe effectivement des circonstances dans lesquelles le musulman ne doit pas dissimuler la vérité qu’il connaît et où son silence peut devenir blâmable.Toutefois, concernant précisément cette formule, nous n’avons trouvé aucune origine permettant de l’attribuer au Prophète ﷺ, qu’il s’agisse d’une chaîne authentique ou même faible.(1) Nous n’avons pas davantage trouvé qu’elle ait été rapportée comme parole de l’un des Compagnons, des Tābiʿīn ou des premières générations des Salafs. Malgré sa très grande diffusion, elle ne figure pas non plus, à notre connaissance, parmi les paroles examinées par les auteurs ayant consacré des ouvrages aux hadiths célèbres.
Il n’est donc pas correct d’attribuer au Messager d’Allah ﷺ la formule : « Celui qui se tait sur la vérité est un shayṭān muet. »
Cependant, le fait que cette formule ne soit pas un hadith ne signifie pas que toute signification qu’elle renferme soit rejetée. La distinction est importante : une parole peut ne pas être prophétique tout en exprimant, lorsqu’elle est correctement comprise et délimitée, un principe établi par les textes de la religion.
L’imam Ibn Al-Qayyim رحمه الله a d’ailleurs mentionné cette formule au sein d’un développement particulièrement bénéfique consacré au poste de la langue et aux moyens par lesquels shayṭān cherche à s’en emparer. Son propos permet de comprendre que le danger ne réside pas uniquement dans le fait de prononcer le faux. Shayṭān cherche également à empêcher la langue de prononcer la vérité lorsqu’elle doit l’être.
Il dit : « Puis [shayṭān] dit : “Tenez-vous au poste de garde de la langue, car c’est le poste de garde le plus important, situé face au roi. Faites-y donc circuler des paroles qui lui nuisent et ne lui profitent pas, et empêchez qu’y circule quoi que ce soit qui lui soit profitable, comme l’évocation d’Allah ﷻ, la demande de pardon, la récitation de Son Livre, le conseil adressé à Ses serviteurs ou le fait de parler de la science bénéfique.
Vous aurez, à ce poste de garde, deux objectifs majeurs, et peu vous importera lequel des deux vous parviendrez à atteindre.
Le premier est de faire parler dans le faux. Celui qui parle dans le faux est en effet l’un de vos frères, et compte parmi vos plus grands soldats et vos plus importants auxiliaires.
Le second est de faire taire sur la vérité. Celui qui se tait sur la vérité est pour vous un frère muet, de même que le premier est pour vous un frère qui parle. Et il se peut même que ce second frère vous soit plus utile que le premier. N’avez-vous pas entendu la parole de celui qui prodigue le conseil : “Celui qui parle dans le faux est un démon qui parle, et celui qui se tait sur la vérité est un shayṭān muet” ?
Montez donc la garde, montez la garde à ce poste : qu’il parle avec vérité ou qu’il se retienne de prononcer le faux. Embellissez-lui, par tous les moyens, le fait de parler dans le faux, et effrayez-le, par tous les moyens, de parler avec vérité.
Et sachez, mes enfants, que le poste de garde de la langue est celui par lequel je mène les fils d’Ādam à leur perte et les précipite, face contre terre, dans le Feu. Combien ai-je fait de tués, de prisonniers et de blessés en m’emparant d’eux par ce poste !
Et je vous recommande une chose, alors retenez-la bien : que l’un d’entre vous fasse prononcer une parole par la langue de son frère parmi les hommes, tandis qu’un autre se place sur la langue de celui qui l’écoute, afin qu’il exprime son approbation, en souligne l’importance, manifeste son étonnement devant elle et demande à son frère de la répéter.
Prêtez-vous donc mutuellement assistance contre les hommes par tous les moyens. Entrez auprès d’eux par toutes les portes et placez-vous en embuscade contre eux à chaque endroit.” »(2)
Nous devons ici être particulièrement attentifs à l’une des ruses de shayṭān. Son objectif n’est pas seulement de nous faire prononcer le faux. Lorsqu’il ne parvient pas à nous y entraîner, il cherche également à nous empêcher de dire la vérité au moment où celle-ci doit être dite.(3) Cette seconde porte peut même être plus difficile à discerner, car le silence se pare parfois des apparences de la prudence, de la sagesse ou du souci d’éviter les problèmes, alors que sa véritable cause peut être tout autre : la peur des gens, la complaisance envers celui qui se trompe, l’attachement à un proche ou la crainte de perdre un intérêt.
Il est relativement facile de reconnaître et de reprendre une erreur lorsqu’elle est commise par une personne éloignée de nous, envers laquelle nous n’éprouvons aucune affection particulière et dont la réaction ne nous inquiète pas. L’épreuve apparaît davantage lorsque cette même erreur vient d’un ami, d’un proche, d’une personne que nous estimons ou de quelqu’un dont nous redoutons le mécontentement.
C’est alors que se mesure notre sincérité dans notre attachement à la vérité.
Allah ﷻ dit : ﴾ Ô vous qui avez cru ! Soyez fermes dans l’équité, témoins pour Allah, même contre vous-mêmes, vos père et mère ou vos proches. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un pauvre, Allah a priorité sur eux deux. Ne suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice. ﴿(4)
Nous ne devons donc pas faire dépendre la vérité de l’identité de celui qui se trouve devant nous. Ce que nous reconnaissons comme une erreur chez celui qui nous est étranger ne devient pas juste parce qu’elle est commise par notre ami. Ce que nous aurions repris chez celui avec lequel nous sommes en désaccord ne devient pas acceptable lorsque nous le retrouvons chez celui que nous aimons. L’affection, la proximité et les intérêts personnels ne changent pas la réalité d’une chose auprès d’Allah ﷻ.
Cette impartialité est une exigence de la justice. Allah ﷻ dit également : ﴾ Ô vous qui avez cru ! Soyez fermes pour Allah et témoins avec équité. Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Soyez justes : cela est plus proche de la piété. ﴿(5)
Si la haine que nous pouvons éprouver envers une personne ne nous permet pas de lui refuser la justice, l’affection que nous éprouvons envers une autre ne nous permet pas davantage de transformer son erreur en vérité ou de la dissimuler par complaisance. La justice doit demeurer la même dans les deux situations. Nous ne devons laisser ni l’hostilité nous conduire à exagérer contre quelqu’un, ni l’amitié nous amener à nous taire devant ce que nous aurions clairement reconnu comme faux chez un autre.
Il arrive pourtant que le problème ne soit pas l’ignorance de la vérité, mais la faiblesse devant ce que sa proclamation pourrait nous coûter.
Or la crainte des créatures ne doit pas devenir ce qui nous empêche d’accomplir ce qu’Allah ﷻ exige de nous. Allah ﷻ dit : ﴾ Ne craignez donc pas les gens, mais craignez-Moi. ﴿(6)
Dire la vérité demande parfois du courage. Il ne s’agit pas de cette dureté qui pousse à rechercher les confrontations, à humilier les gens ou à considérer toute discussion comme une occasion de montrer sa fermeté. Il s’agit du courage qui consiste à préférer l’agrément d’Allah ﷻ à l’approbation des gens et à refuser que notre affection, notre peur ou nos intérêts deviennent une cause de dissimulation de ce que nous savons être vrai.
Nous comprenons alors pourquoi shayṭān peut chercher à obtenir par notre silence ce qu’il n’a pas réussi à obtenir par notre parole. S’il ne parvient pas à nous faire déclarer que le faux est vrai, il peut chercher à nous convaincre de ne rien dire. Le faux demeure alors sans contradiction, celui qui se trompe n’est pas conseillé et celui qui connaissait la vérité s’est retiré au moment où sa parole pouvait être nécessaire.
C’est précisément ce qui donne toute sa force à la parole de l’imam Ibn Al-Qayyim رحمه الله : « Il se peut même que ce second frère vous soit plus profitable que le premier. » Celui qui parle dans le faux le sert par ce qu’il prononce. Celui qui connaît la vérité mais s’abstient de la manifester lorsqu’elle doit l’être peut, quant à lui, servir ce même faux par la vérité qu’il retient.
Cela permet également de comprendre que le conseil sincère envers celui que nous aimons ne consiste pas à l’approuver constamment. Lorsqu’un frère se trompe, l’affection véritable que nous éprouvons pour lui devrait nous pousser à souhaiter sa rectification plutôt qu’à entretenir son erreur par complaisance. Si nous savons qu’une chose est fausse mais refusons de la lui dire uniquement parce qu’il est notre ami, notre silence ne constitue pas nécessairement une marque de fraternité.
Le Prophète ﷺ a dit : « La religion est le conseil sincère. » Les Compagnons demandèrent : « Envers qui ? » Il ﷺ répondit : « Envers Allah, Son Livre, Son Messager, les dirigeants des musulmans et leur commun. »(7)
Le véritable conseil recherche le bien de celui auquel il s’adresse. Il ne consiste ni à l’exposer inutilement devant les gens, ni à rechercher ses fautes, ni à lui parler avec arrogance. Mais il ne consiste pas davantage à le laisser dans une erreur que nous serions en mesure de lui montrer et corriger simplement parce que nous redoutons sa réaction.
Il convient néanmoins de comprendre cette question avec les règles qui l’encadrent afin que l’appel à dire la vérité ne devienne pas lui-même une porte vers la précipitation et le désordre. Toute vérité n’est pas dite par n’importe qui, de n’importe quelle manière, devant n’importe quel public et dans n’importe quelle circonstance. Celui qui parle doit posséder la science nécessaire concernant ce qu’il affirme. Il doit également considérer sa capacité, la manière appropriée de transmettre cette vérité ainsi que les intérêts et les préjudices reconnus par la Législation.
Celui qui ignore le jugement d’une question ne transforme pas son ignorance en courage en parlant sans science. De même, lorsqu’une intervention donnée doit entraîner un mal plus important que celui qu’elle cherche à faire disparaître, cette conséquence ne peut être ignorée sous prétexte qu’il faudrait toujours parler. Ce qui relève du conseil particulier n’a pas nécessairement à devenir une dénonciation publique, et la douceur peut permettre d’obtenir ce que la rudesse ferait perdre.
La considération des intérêts et des préjudices fait donc partie de la sagesse requise dans la manière de conseiller, de commander le bien et de réprouver le mal. Mais cette règle elle-même ne doit pas être détournée afin de donner à la peur le nom de sagesse.
Il existe une différence entre se taire parce qu’une considération religieusement reconnue impose réellement le silence et se taire parce que nous redoutons simplement de déplaire à quelqu’un. Il existe également une différence entre différer une parole afin de choisir le moment et la manière les plus bénéfiques et décider de ne jamais parler parce que la personne concernée nous est chère.
Nous devons donc être sincères avec nous-mêmes et examiner les véritables causes de notre silence. Aurions-nous gardé la même réserve si exactement la même erreur avait été commise par quelqu’un que nous n’apprécions pas ? Aurions-nous invoqué avec la même insistance les intérêts et les préjudices si nous n’avions aucun lien personnel avec celui qui s’est trompé ? Aurions-nous estimé préférable de ne rien dire si nous ne craignions aucune conséquence pour notre réputation, nos relations ou nos intérêts ?
Ces questions sont importantes, car les passions savent parfois emprunter le vocabulaire de la religion pour se dissimuler. Une peur peut être appelée prudence, une complaisance peut être appelée douceur et un attachement personnel peut être présenté comme le souci de préserver l’unité. Le critère n’est pas le nom que nous donnons à notre attitude, mais sa conformité réelle aux principes de la Législation.
À l’inverse, dire la vérité ne signifie pas rechercher les fautes des gens, multiplier les controverses ou s’ériger en correcteur permanent de tout ce qui se dit. Nous ne sommes pas chargés de commenter chaque erreur que nous rencontrons. Il existe des situations dans lesquelles le silence est préférable, d’autres dans lesquelles le conseil doit rester privé, et d’autres encore où celui qui ne possède pas la science ou la capacité nécessaire doit laisser la question à ceux qui la possèdent.
Mais lorsque la vérité est connue, que sa manifestation est requise, que nous sommes en mesure de la prononcer et que les règles légiférées sont observées, la peur des créatures ne doit pas devenir ce qui ferme notre bouche.
Le hadith authentique donne une règle qui rassemble parfaitement les deux côtés de la question. Le Prophète ﷺ a dit : « Que celui qui croit en Allah et au Jour dernier dise du bien ou qu’il se taise. »(8)
Ce hadith ne commande donc ni une parole incessante ni un silence permanent. Il soumet les deux à un même critère : le bien. Lorsque la parole est mensonge, injustice, médisance, calomnie, parole sans science ou source d’un préjudice religieusement supérieur, nous retenons notre langue. Mais lorsque dire la vérité constitue précisément le bien requis, ce même principe ne peut être transformé en justification d’un silence dicté par la peur ou la complaisance.
Nous comprenons alors que le combat qui se joue autour de notre langue ne concerne pas uniquement les paroles que nous devons retenir. Il concerne également les vérités que nous avons parfois le devoir de prononcer. Shayṭān cherche à nous détourner dans les deux directions : s’il peut nous faire parler dans le faux, il le fait ; et s’il ne le peut pas, il cherche à nous faire taire devant la vérité. Il embellit le faux à celui qui parle et effraie de la vérité celui qui devrait la prononcer.
Nous devons donc veiller à ne lui abandonner aucune de ces deux portes. Nous préservons notre langue du faux, nous ne parlons pas sans science et nous tenons compte des règles de la Législation, mais nous ne laissons pas davantage l’amitié, la peur, les intérêts personnels ou le regard des gens nous empêcher de soutenir la vérité lorsqu’il nous appartient réellement de la manifester.
Nous retrouvons enfin une règle essentielle dans la transmission de la religion : la justesse d’un sens ne suffit pas à établir l’authenticité d’une attribution au Prophète ﷺ.
Ainsi, la formule « Celui qui se tait sur la vérité est un démon muet » n’est pas établie comme hadith et ne doit pas être présentée comme une parole du Messager d’Allah ﷺ. Quant à son sens, lorsqu’il est correctement délimité, il rappelle une réalité importante : shayṭān cherche à prendre possession de la langue par deux portes, en faisant parler l’homme dans le faux ou en le faisant taire devant la vérité.
La Sunna [authentique] nous donne quant à elle une formulation qui suffit au croyant : « Que celui qui croit en Allah et au Jour dernier dise du bien ou qu’il se taise. »
Ainsi se trouve préservée la langue : non par une parole incessante, ni par un silence systématique, mais par une parole et un silence tous deux soumis à Allah ﷻ. Nous parlons avec science lorsque la vérité doit être dite, nous nous taisons lorsque le silence est légiféré, nous considérons les intérêts et les préjudices comme la religion le commande et nous ne permettons ni à l’amour d’un proche ni à la crainte d’une créature de modifier pour nous la mesure de la vérité.
Puisse Allah ﷻ nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos silences, nous faire aimer la vérité et nous donner la fermeté nécessaire pour la suivre et la dire lorsqu’elle doit l’être, nous préserver de parler sans science et de nous taire par passion, et faire de nos langues des instruments d’obéissance, de conseil sincère et de bien.
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : L’auteur de « Tabyīḍ Al-Ṣaḥīfa bi-Uṣūl Al-Aḥādīth Al-Ḍaʿīfa » indique également (v. 2, p. 71) n’avoir trouvé à cette formule aucune origine, authentique ou faible, remontant au Prophète ﷺ, ni aucune transmission remontant aux Compagnons, aux Tābiʿīn ou aux premières générations des Salafs. 2 : « Al-Dāʾ wa Al-Dawāʾ » (p. 234-235)
3 : Makhlad ibn al-Ḥusayn رحمه الله a, à ce sujet, dit : « Allah n’a jamais encouragé les serviteurs à une chose sans que Shayṭān ne vienne y semer deux pièges. Il ne se soucie pas duquel il emporte la victoire : soit l’exagération, soit la négligence. » Voir « Siyar Aʿlām al-Nubalāʾ » (v. 9, p. 236)
4 : Al-Nisāʾ, v. 135
5 : Al-Māʾida, v. 8
6 : Al-Māʾida, v. 44
7 : Muslim (n° 55)
8 : Al-Bukhārī (n° 6018) et Muslim (n° 47)