﷽
Parmi les pratiques largement répandues durant les jours de Dhū al-Ḥijja figure le takbīr prononcé après les prières obligatoires, depuis le Fajr du jour de ʿArafa jusqu’au ʿAṣr du treizième jour.
Beaucoup de musulmans ont grandi en voyant cette pratique dans les mosquées, au point que certains la considèrent comme une Sunna prophétique établie et sur laquelle il n’y a pas de divergence. Cela est d’autant plus renforcé par les rappels de certains prédicateurs allant jusqu’à affirmer qu’il existerait une entente unanime des savants sur cette question, ou attribuant cette position de manière catégorique à des savants contemporains connus.
Pourtant, lorsqu’on revient aux textes et aux paroles des gens de science, l’affaire apparaît plus nuancée qu’elle n’est souvent présentée. En effet, la question du takbīr accompli après les prières durant les jours de tashrīq touche à plusieurs niveaux qu’il convient de distinguer avec précision : ce qui est authentiquement établi du Prophète ﷺ, ce qui est rapporté de certains compagnons et tābiʿīns, et ce qui relève ensuite des avis de certains savants.
Il ne s’agit pas ici de nier le mérite du takbīr durant ces jours bénis, car le rappel d’Allah fait partie des plus grandes adorations, et les textes authentiques montrent clairement la législation du takbīr durant les dix jours de Dhū al-Ḥijja et les jours de tashrīq. Allah ﷻ dit : ﴾ Afin qu’ils mentionnent le nom d’Allah durant des jours bien connus… ﴿(1) et Il dit également : ﴾ Et invoquez Allah durant un nombre de jours déterminés… ﴿(2)
Les Salafs élevaient leurs voix par le takbīr durant ces jours, dans les marchés, à Minā et dans différents rassemblements(3). Cela est connu et établi. Le mérite général du takbīr durant les jours de Dhū al-Ḥijja ne fait donc aucun doute.
Le takbīr absolu et le takbīr restreint
Avant d’examiner les preuves invoquées dans cette question, il est indispensable de définir précisément l’objet du débat. En effet, une grande partie de la confusion provient du fait que beaucoup de personnes mélangent entre le takbīr légiféré durant les jours de Dhū al-Ḥijja de manière générale et le takbīr accompli spécifiquement à la suite des prières obligatoires.
Les savants distinguent généralement deux formes de takbīr durant ces jours bénis.
La première est appelée al-takbīr al-muṭlaq, c’est-à-dire le takbīr absolu ou général, qui n’est pas lié à un moment particulier. Le musulman fait alors le takbīr dans sa maison, dans les marchés, dans les rassemblements ou sur son chemin, de jour comme de nuit.
La seconde forme est appelée al-takbīr al-muqayyad, c’est-à-dire le takbīr restreint à un moment précis, en l’occurrence les après-prières obligatoires. C’est cette forme particulière qui constitue l’objet de ce modeste article.
Cette distinction est importante, car les discussions des savants dans cette question ne portent pas sur le mérite général du takbīr durant les jours de Dhū al-Ḥijja, mais sur le fait de rattacher ce takbīr à un moment précis après les prières obligatoires.
Les hadiths prophétiques
Cela étant à l’esprit, il est maintenant temps d’examiner les hadiths rapportés du Prophète ﷺ et invoqués pour confirmer le takbīr accompli après les prières obligatoires durant les jours de tashrīq.
En réalité, lorsqu’on revient aux ouvrages de hadith et aux paroles des spécialistes de cette science, on constate qu’aucun hadith authentique et explicite n’est établi du Prophète ﷺ concernant un takbīr spécifique accompli après chaque prière obligatoire durant ces jours.
Parmi les narrations les plus connues figure le hadith rapporté de Jābir رضي الله عنه : « Le Messager d’Allah ﷺ faisait le takbīr depuis la prière du Fajr du jour de ʿArafa jusqu’à la prière du ʿAṣr du dernier jour de tashrīq [lorsqu’il terminait les prières obligatoires]. »(4)
Cependant, on retrouve dans sa chaîne Jābir al-Juʿfī et ʿAmr ibn Shimr, qui furent tous deux sévèrement critiqués par les spécialistes du hadith.
C’est pourquoi ce hadith fut jugé faible par l’imam Al-Bayhaqī(5), Al-Ḍiyāʾ al-Maqdisī(6, Ibn Ḥajar(7), Ibn al-Mulaqqin(8) ainsi que Shaykh Al-Albānī(9).
Une autre narration est rapportée de ʿAlī et ʿAmmār رضي الله عنهما : « Le Prophète ﷺ faisait le takbīr depuis la prière du Fajr du jour de ʿArafa jusqu’à la prière du ʿAṣr du dernier jour de tashrīq. »(10)
Cependant, l’imam Al-Dhahabī dit au sujet de cette narration : « Il s’agit plutôt d’un récit extrêmement faible, au point qu’il semble inventé. »(11)
De même, cette narration fut jugée faible par plusieurs spécialistes du hadith, parmi lesquels l’imam Al-Bayhaqī(12), Ibn ʿAbd al-Hādī(13), Ibn Kathīr(14) ainsi qu’Ibn al-Mulaqqin(15).
L’entente unanime
Un argument fréquemment avancé dans cette question est la prétention d’une entente unanime des savants concernant le takbīr durant les jours de tashrīq.
En effet, des imams comme Al-Nawawī(16) ou encore Ibn Rajab(17) rapportent une forme d’accord des savants sur cette pratique.
Pourtant, lorsqu’on revient aux paroles détaillées des imams ainsi qu’aux récits rapportés des tābiʿīn dans cette question, l’affaire apparaît plus complexe.
Après avoir mentionné les divergences des gens de science concernant le takbīr après les prières durant les jours de Minā, l’imam Ibn al-Mundhir dit : « Il nous a été rapporté de Ibn Sīrīn qu’il ne faisait pas le takbīr durant les jours de tashrīq. Il nous a également été rapporté de lui qu’il disait : certains imams faisaient le takbīr durant les jours de tashrīq tandis que d’autres ne le faisaient pas, sans que les uns ne blâment les autres. »(18)
Or Ibn Sīrīn fait partie des grands tābiʿīns. Il était l’Imam de Baṣra et l’un des savants les plus connus de sonépoque. Dès lors, comment peut-on affirmer une entente unanime dans cette question alors qu’un imam de ce rang rapportait lui-même l’existence d’une divergence parmi les imams ?
Cela montre que les affirmations d’ijmāʿ dans cette question doivent être abordées avec prudence et nuance.
Quelques paroles des savants contemporains
Aussi, beaucoup de personnes attribuent aujourd’hui de manière catégorique le takbīr muqayyad à des savants contemporains connus, laissant parfois entendre qu’ils considéraient cette pratique comme une Sunna prophétique clairement établie. Pourtant, lorsqu’on revient à leurs paroles détaillées et à leurs formulations exactes, on constate une réalité plus nuancée.
Le Shaykh Al-Albānī رحمه الله fut interrogé : « Quel est le jugement du takbīr restreint après les prières durant les jours de tashrīq ? Et doit-on le faire avant les adhkār légiférés ou commencer d’abord par les adhkār ? » Il répondit : « Nous ne connaissons aucune Sunna concernant le takbīr habituellement accompli après les prières durant les jours du ʿĪd. Il n’existe dans la Sunna aucun moment déterminé pour cela. Le takbīr fait simplement partie des symboles de ces jours. Quant au fait de le restreindre aux après-prières, je considère cela comme une chose innovée qui n’existait pas à l’époque du Prophète ﷺ. Par conséquent, la réponse évidente est que les adhkār connus après les prières constituent la Sunna. Quant au takbīr, il est permis à tout moment.»(19)
Dans plusieurs autres réponses, le Shaykh répéta également que la restriction du takbīr aux après-prières ne reposait sur aucun fondement établi dans la Sunna, que cela relevait des innovations, et que le takbīr restait légiféré de manière générale durant tous les jours de tashrīq(20).
Shaykh Muqbil رحمه الله exprima lui aussi une position proche lorsqu’il fut interrogé « Quel est le takbīr légiféré lors des deux ʿĪd et quelle est sa manière ? » Il répondit : « Aucune formulation précise du takbīr lors des deux ʿĪd n’est établie du Prophète ﷺ. Quant aux compagnons, ils avaient des formulations issues de leur propre ijtihād, comme leur parole : “Allāhu akbar kabīrā, wa-l-ḥamdu liLlāhi kathīrā, wa subḥāna Llāhi bukratan wa aṣīlā.” Mais ce qui est légiféré reste le takbīr absolu, comme le fait de dire : “Subḥānahu wa taʿālā”, “Wa li-tukabbirū Llāha ʿalā mā hadākum”, ou encore : “Wa-dhkurū Llāha fī ayyāmin maʿlūmāt”. Il n’y a aucun mal à faire le takbīr durant le ʿĪd, conformément au hadith authentique de Umm ʿAṭiyya رضي الله عنها selon lequel le Prophète ﷺ disait : “Que les femmes menstruées sortent et participent au takbīr des musulmans”, ou un propos de ce sens. Ce que je veux dire ici concerne ce à quoi les gens se sont habitués : après le Fajr du jour du sacrifice jusqu’à la fin des jours de tashrīq, ils font le takbīr après les prières. Or cela n’est pas légiféré. Ce qui est légiféré est le takbīr absolu. Cela signifie que tu commences d’abord par les adhkār légiférés après les prières, puis tu fais le takbīr, que ce soit après les prières, le matin, au milieu de la journée, à la fin de la journée ou au milieu de la nuit. Mais aucune formulation spécifique n’est établie du Prophète ﷺ, ni une restriction particulière aux après-prières. »(21)
Dans d’autres réponses, il répéta que rien d’authentique n’était établi du Prophète ﷺ concernant la restriction du takbīr aux après-prières, et que la preuve résidait dans le Livre d’Allah et la Sunna du Messager d’Allah ﷺ, non dans la simple pratique rapportée de certains compagnons(22).
Quant à Shaykh Ibn ʿUthaymīn رحمه الله, ses paroles dans cette question sont particulièrement importantes, car beaucoup de publications utilisent son nom pour confirmer le takbīr muqayyad aux après-prières. Pourtant, le Shaykh dit explicitement : « Le takbīr durant les dix jours de Dhū al-Ḥijja n’est pas restreint aux après-prières. De même, durant la nuit du ʿĪd al-Fiṭr, il n’est pas restreint aux après-prières. Le fait que les gens le restreignent aux après-prières nécessite un examen. Puis le fait qu’ils le rendent collectif nécessite également un examen, car cela contredit la pratique des salafs. Et le fait qu’ils le mentionnent au moyen des haut-parleurs nécessite aussi un examen. Ainsi, ces trois éléments doivent être examinés. Ce qui est légiféré après les prières est de commencer par les adhkār connus et légiférés. Ensuite, s’il veut faire le takbīr, il le fait. De même, ce qui est légiféré est que les gens ne fassent pas le takbīr tous ensemble d’une seule voix. Au contraire, chacun fait le takbīr individuellement. C’est cela qui est légiféré, comme dans le hadith de Anas ibn Mālik رضي الله عنه : ils étaient avec le Prophète ﷺ durant le pèlerinage ; certains faisaient le tahlīl et d’autres le takbīr, sans qu’ils soient tous sur une seule voix.»(23)
Entre textes, pratiques des Salafs et divergences savantes
Les hadiths prophétiques invoqués concernant un takbīr spécifique accompli systématiquement après chaque prière obligatoire durant les jours de tashrīq furent ainsi sévèrement critiqués par les spécialistes du hadith.
De même, la prétention d’une entente unanime des savants dans cette question apparaît difficilement soutenable lorsqu’on examine les divergences rapportées parmi les premières générations.
Il est certes rapporté que certains compagnons pratiquaient le takbīr muqayyad. Toutefois, cela relève de leur ijtihād et ne peut constituer à lui seul une preuve indépendante établissant une Sunna prophétique explicite. La preuve réside avant tout dans le Livre d’Allah et la Sunna authentique du Messager d’Allah ﷺ, non dans la simple pratique rapportée de certains compagnons lorsqu’aucun texte prophétique authentique ne vient l’établir clairement.
Enfin, les paroles détaillées de plusieurs savants contemporains montrent qu’ils exprimaient d’importantes réserves concernant la restriction systématique du takbīr aux après-prières. Certains d’entre eux allèrent même jusqu’à considérer cette pratique, particulièrement lorsqu’elle est systématiquement rattachée aux après-prières et substituée aux adhkār authentiquement établis, comme une pratique non légiférée relevant des innovations.
La voie la plus prudente et la plus conforme aux fondements méthodologiques des gens de la Sunna consiste ainsi à préserver ce qui est authentiquement établi du Prophète ﷺ, à multiplier le takbīr absolu durant ces jours bénis, et à éviter les affirmations catégoriques dans une question où les savants eux-mêmes ont divergé et exprimé d’importantes nuances.
Et Allah est plus Savant !
Puisse Allah nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos actes, la connaissance et le suivi de la Sunna de notre Prophète Muḥammad ﷺ, et nous compter parmi ceux à propos desquels le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. »(24)
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : Al-Ḥajj, v. 28
2 : Al-Baqara, v. 203
3 : « Ṣaḥīḥ al-Bukhārī » (v. 2, p. 165)
4 : Rapporté par Al-Dāraquṭnī (n° 1735) et Al-Bayhaqī (n° 6350)
5 : « Al-Sunan al-Kubrā » (v. 3, p. 315) ; « Maʿrifa al-Sunan wa-l-Āthār » (v. 5, p. 108)
6 : « Al-Sunan wa-l-Aḥkām » (v. 2, p. 420)
7 : « Fayḍ al-Qadīr » (v. 5, p. 239)
8 : « Al-Badr al-Munīr » (v. 5, p. 90)
9 : « Irwāʾ al-Ghalīl » (n° 654)
10 : Rapporté par Al-Ḥākim (n° 1125),،Al-Dāraquṭnī (n° 1733) et Al-Bayhaqī dans « Maʿrifa al-Sunan wa-l-Āthār » (n° 7003)
11 : « Talkhīṣ al-Mustadrak » (v. 1, p. 244)
12 : « Maʿrifa al-Sunan wa-l-Āthār » (v. 5, p. 108)
13 : « Tanqīḥ al-Taḥqīq » (v. 2, p. 197)
14 : « Al-Aḥkām al-Kabīr » (v. 3, p. 47)
15 : « Al-Badr al-Munīr » (v. 5, p. 92)
16 : Il dit :« Quant au takbīr restreint, il est légiféré lors du ʿĪd al-Aḍḥā sans divergence selon le consensus de la communauté. » [« Al-Majmūʿ » (v. 5, p. 37)]
Toutefois, il contredit lui-même cette prétention d’ijmāʿ lorsqu’il dit : « Quant au takbīr après la prière lors du ʿĪd al-Aḍḥā, les savants des Salafs ainsi que ceux venus après eux ont divergé à ce sujet selon près de dix avis. » [« Sharḥ Muslim » (v. 6, p. 180)]
Et lorsqu’il dit : « Il est recommandé de faire ce takbīr après les prières ainsi qu’en d’autres situations… et l’on continue ce takbīr jusqu’à la prière du ʿAṣr, puis il prend fin. Ceci est l’avis sur lequel repose la pratique. Il existe cependant à ce sujet une divergence connue dans notre école ainsi que chez d’autres… » [« Al-Adhkār » (p. 288)]
17 : Il dit :« Le premier type concerne le takbīr après les prières durant ces jours de manière générale. Les savants sont unanimes sur sa législation… » [« Fatḥ al-Bārī » (v. 6, p. 124)]
18 : « Al-Awsaṭ » (v. 4, p. 344)
19 : https://www.al-albany.com/audios/content/14354
20 : https://www.al-albany.com/audios/content/8585 ; https://www.al-albany.com/audios/content/7325
21 : « Qamʿ al-Muʿānid » (p. 366)
22 : « Qamʿ al-Muʿānid » (p. 366 – p. 521)
23 : « Majmūʿ al-Fatāwā » (v. 16, p. 260)
24 : Muslim (n° 1944)