« La divergence de ma communauté est une miséricorde » ?

﷽

 

Parmi les paroles très répandues on trouve cette formule attribuée au Prophète ﷺ : « La divergence de ma communauté est une miséricorde. »

Cette parole est fréquemment citée lorsqu’il est question des divergences entre les savants, notamment celles qui existent entre les quatre écoles juridiques. Elle est également invoquée pour justifier certains choix religieux ou écarter un avis fondé sur les preuves, sous prétexte que les divergences témoigneraient de la souplesse de la Législation islamique et permettraient à chacun de suivre l’opinion qui lui convient.

Il est vrai que les savants de l’Islam ont divergé sur de nombreuses questions et que certaines de ces divergences résultent d’efforts d’interprétation reconnus par la Législation. Toutefois, cela ne signifie pas que toute divergence soit une miséricorde, ni que la multiplicité des avis religieux constitue en elle-même une chose recherchée ou une justification permettant de délaisser les preuves.

Il convient donc de distinguer deux questions : l’authenticité de cette parole attribuée au Messager d’Allah ﷺ et le jugement religieux porté sur les divergences qui existent au sein de la communauté musulmane.

Concernant la parole « La divergence de ma communauté est une miséricorde », les spécialistes du hadith ont expliqué qu’aucune chaîne de transmission établie ne permet de l’attribuer au Prophète ﷺ.

L’imam Al-Subkī a ainsi déclaré à son sujet : « Elle n’est pas connue des spécialistes du hadith, et je ne lui ai trouvé aucune chaîne de transmission, qu’elle soit authentique, faible ou inventée. »(1)

L’imam Ibn Ḥazm a également dit : « Ce n’est pas un hadith. Il est plutôt mensonger et inventé. »(2)

Shaykh Al-Albānī a quant à lui déclaré : « Elle n’a aucun fondement. Les spécialistes du hadith se sont efforcés de lui trouver une chaîne de transmission, mais ils n’en ont trouvé aucune. »(3)

Ces déclarations concordent sur un point essentiel : malgré la célébrité de cette parole, il n’est donc pas permis de l’attribuer au Prophète ﷺ, ni de construire sur elle une conception religieuse de la divergence.

Cette précision est d’autant plus importante que le sens généralement donné à cette formule peut conduire à une compréhension erronée de la place qu’occupe la divergence dans la Législation islamique.

En effet, Allah ﷻ n’a pas présenté la divergence comme un objectif que les croyants devraient rechercher. Il a au contraire ordonné de s’attacher à Sa révélation, de préserver l’unité des musulmans et de revenir au Livre et à la Sunna lorsque des désaccords apparaissent.

Allah ﷻ dit : ﴾ Ne méditent-ils donc pas sur le Coran ? S’il provenait d’un autre qu’Allah, ils y trouveraient certes de nombreuses contradictions. ﴿(4)

Ce verset établit que la contradiction ne saurait être attribuée à la révélation d’Allah. Sa parole est parfaite, cohérente et exempte de toute opposition véritable. Lorsque des divergences apparaissent entre les hommes dans la compréhension des textes, elles ne signifient donc pas que la Législation comporte elle-même des contradictions.

C’est précisément ce qu’a expliqué l’imam Ibn Ḥazm رحمه الله lorsqu’il a dit : «Cette parole est parmi les plus corrompues qui puissent exister. En effet, si la divergence était une miséricorde, l’accord serait alors une colère. Or, aucun musulman ne dit cela, car il n’existe que l’accord ou la divergence, et il n’y a que la miséricorde ou la colère. »(5)

L’accord sur la vérité ne saurait donc être un mal, pas plus que la contradiction entre des avis opposés ne saurait constituer, par elle-même, une preuve de leur validité.

Cette question prend une importance particulière lorsqu’il est question des quatre écoles juridiques. Certains musulmans invoquent en effet cette parole pour considérer que leurs divergences doivent être préservées comme autant de voies religieuses distinctes, entre lesquelles chacun pourrait librement choisir sans chercher à connaître l’avis le plus conforme aux preuves.

Pourtant, les quatre imams n’ont jamais prétendu que leurs opinions devaient être suivies indépendamment du Coran et de la Sunna. Leur objectif était de comprendre la révélation et d’en déduire les jugements religieux à partir des connaissances et des preuves dont ils disposaient.

Le fait qu’ils aient parfois abouti à des conclusions différentes ne signifie donc pas qu’ils considéraient toutes ces conclusions comme également justes. Leurs divergences résultaient notamment de différences dans la connaissance des textes, leur compréhension, l’appréciation de leur authenticité ou les règles employées pour en déduire les jugements.

Il serait ainsi incorrect de transformer ces efforts scientifiques en plusieurs législations indépendantes, comme si Allah ﷻ avait révélé à chaque école une voie différente de celle des autres.

Allah ﷻ dit : ﴾ Et cramponnez-vous tous ensemble à la corde [menant à] Allah et ne vous divisez pas. ﴿(6)

Notre Seigneur ﷻ dit également : ﴾ …Et ne divergez pas, sinon vous fléchirez et perdrez votre force. ﴿(7)

Ces versets montrent que l’unité fondée sur la vérité fait partie des objectifs de la Législation, tandis que les divisions et les disputes qui affaiblissent les musulmans sont réprouvées.

Cette réalité ne signifie cependant pas que toute personne qui diverge d’un autre musulman commette nécessairement un péché, ni que les savants qui se sont trompés dans certaines questions doivent être blâmés.

Il existe en effet une différence fondamentale entre le jugement porté sur la divergence elle-même et celui porté sur la personne qui s’est trompée après avoir sincèrement recherché la vérité.

Ainsi, la divergence n’est pas en elle-même une miséricorde. Toutefois, le savant qui se trompe après avoir fourni un effort d’interprétation légitime peut être récompensé pour sa recherche sincère de la vérité, sans que son erreur devienne pour autant une vérité.(8)

Cette distinction repose sur un enseignement authentiquement rapporté du Prophète ﷺ : « Lorsque le juge fournit un effort d’interprétation et parvient au jugement correct, il obtient deux récompenses. Et lorsqu’il fournit cet effort et se trompe, il obtient une récompense. »(9)

Ainsi, le savant qualifié qui fournit un véritable effort d’interprétation pour connaître le jugement d’Allah peut être récompensé pour sa recherche sincère, même lorsqu’il n’atteint pas la conclusion correcte. Son erreur ne devient pas pour autant une vérité, mais elle peut lui être pardonnée en raison de son effort, de sa sincérité et des limites de sa connaissance.

La miséricorde accordée au savant excusé dans son erreur ne doit donc pas être confondue avec une prétendue vertu intrinsèque de la divergence.

Cette distinction permet également de comprendre l’attitude que le musulman doit adopter face aux divergences entre les savants.

Lorsqu’une question fait l’objet de plusieurs avis, il ne convient pas de considérer automatiquement que tous sont corrects au seul motif qu’ils ont été défendus par des savants reconnus. Il ne convient pas davantage de dénigrer ceux qui se sont trompés après avoir sincèrement recherché la vérité.

Les savants de l’Islam demeurent des hommes susceptibles de parvenir à la conclusion correcte comme de commettre des erreurs. Leur science, leurs efforts et leur rang doivent être respectés, mais aucune de leurs paroles ne peut être placée au-dessus de la révélation.

L’imam Ibn Ḥazm رحمه الله a expliqué à ce sujet : « Celui qui se trompe parmi eux est récompensé d’une seule récompense, en raison de sa bonne intention dans la recherche du bien. Le péché de leur erreur leur a été épargné, car ils ne l’ont ni commise volontairement ni recherchée, et ils n’ont pas considéré leur injustice comme étant permise. Quant à celui d’entre eux qui a atteint la vérité, il est récompensé de deux récompenses. 

Il en va de même pour tout musulman, jusqu’au Jour de la Résurrection, concernant ce qui lui est resté caché de la religion et ne lui est pas parvenu. 

En réalité, le blâme mentionné et la menace expressément formulée concernent celui qui délaisse l’attachement à la corde [menant à] Allah — c’est-à-dire le Coran — ainsi qu’à la parole du Prophète ﷺ, après que le texte lui est parvenu et que la preuve a été établie contre lui ; celui qui s’attache à l’opinion d’untel ou d’untel, imitant aveuglément et délibérément dans la divergence, appelant à un esprit partisan et à une solidarité de type préislamique, recherchant la division et se dérobant à l’appel qui lui est adressé de revenir au Coran et à la Sunna. Si ces deux derniers lui sont conformes, il les accepte ; mais s’ils contredisent ce à quoi il s’attache par ignorance préislamique, il délaisse le Coran et la parole du Prophète ﷺ. Ceux-là sont donc les personnes qui divergent et qui sont blâmées. 

Il existe une autre catégorie de personnes : celles que la faiblesse dans la religion et le manque de piété ont conduites à rechercher, parmi les paroles de chacun, ce qui correspond à leurs passions. Elles retiennent ainsi les concessions présentes dans les paroles de chaque savant, pratiquant l’imitation aveugle sans chercher à connaître ce qu’impliquent les textes rapportés d’Allah et de Son Messager.  »(10)

Il serait donc injuste de traiter indistinctement tous les désaccords comme des manifestations de l’égarement volontaire. Cependant, il serait tout aussi incorrect de considérer qu’une erreur devient acceptable simplement parce qu’elle a été commise par une personne de science.

La voie juste consiste à respecter les savants, à reconnaître leurs mérites, à leur accorder les excuses que la Législation reconnaît et à rechercher, dans chaque question, ce qui est le plus conforme au Livre d’Allah et à la Sunna authentique de Son Messager ﷺ.

Cette recherche doit naturellement s’effectuer selon les capacités de chacun. Le musulman qui ne possède pas les connaissances nécessaires pour examiner les preuves et départager les avis ne doit pas prétendre exercer lui-même un effort d’interprétation réservé aux savants qualifiés. Il lui appartient de revenir aux gens de science reconnus pour leur connaissance de la révélation, leur attachement à la Sunna et leur rigueur dans la transmission de la religion.

Il doit également se préserver d’une autre erreur, qui consiste à rechercher systématiquement, parmi les avis divergents, celui qui correspond le mieux à ses désirs ou qui lui paraît le plus facile à appliquer.

En effet, l’existence d’une divergence entre les savants ne signifie pas que le musulman dispose d’une autorisation générale de choisir n’importe quel avis, sans considération pour les preuves qui le soutiennent.

Les savants ont notamment dénoncé cette manière de rechercher les facilités à travers les divergences, en rappelant que le musulman doit chercher à suivre ce qu’Allah et Son Messager ﷺ ont légiféré, et non ce qui correspond simplement à ses préférences.(11)

Cette attitude peut en effet conduire une personne à délaisser les preuves lorsqu’elles s’opposent à ses désirs, tout en invoquant les divergences entre les savants pour justifier ses choix.

Or, la référence du musulman demeure la révélation, et non la simple existence d’une opinion permettant de légitimer ce qu’il souhaite accomplir.

Allah ﷻ dit : ﴾ Ne soyez pas du nombre des polythéistes, de ceux qui fractionnent leur religion et se divisent en sectes, chacune se réjouissant de ce qu’elle détient. ﴿(12)

Ce passage met en garde contre les divisions religieuses qui conduisent les hommes à s’attacher à leur groupe au point de se satisfaire de leurs propres opinions, sans rechercher sincèrement la vérité.

De même, Allah ﷻ dit : ﴾ Or ils ne cesseront d’être en désaccord, à l’exception de ceux auxquels ton Seigneur a fait miséricorde. ﴿(13)

La divergence n’est donc ni une législation à suivre ni une miséricorde révélée, comme le montre la distinction établie dans ce verset entre ceux qui divergent et ceux auxquels Allah a fait miséricorde.(14)

Cette compréhension est également celle des enseignements authentiques du Prophète ﷺ, qui a mis en garde sa communauté contre les divisions et les disputes.

Le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Lisez le Coran tant que vos cœurs sont unis à son sujet, mais lorsque vous divergez à son propos, cessez. »(15)

Il ﷺ a également dit : « Ne divergez pas, car vos cœurs divergeraient. »(16)

Ces enseignements montrent que le Prophète ﷺ cherchait à préserver l’unité des croyants et à empêcher que les désaccords ne deviennent une cause de division et d’éloignement de la vérité.

Il ne s’agit pas pour autant de nier les divergences qui ont existé entre les Compagnons رضي الله عنهم et les générations de savants qui leur ont succédé. Toutefois, leur existence ne signifie pas qu’elles étaient toutes souhaitables ou devaient être recherchées. Le Prophète ﷺ a d’ailleurs corrigé certaines divergences entre ses Compagnons lorsqu’elles reposaient sur une compréhension erronée ou risquaient de provoquer des conflits.

Il convient néanmoins de distinguer les divergences d’interprétation entre savants qualifiés sur des questions juridiques des divisions fondées sur le rejet des textes, l’innovation religieuse ou l’attachement partisan à des croyances contraires à la révélation. La Législation tient compte des causes de l’erreur et de la responsabilité de chacun. Ainsi, la recherche de l’unité ne doit pas conduire à blâmer injustement les savants qui ont divergé dans des questions relevant de l’effort d’interprétation, pas plus que les excuses qui leur sont reconnues ne doivent conduire à faire de la divergence un principe religieux à préserver.

La véritable unité des musulmans ne consiste donc pas à faire disparaître toute différence d’opinion, mais à prendre le Livre d’Allah et la Sunna authentique comme référence commune lorsqu’un désaccord apparaît, tout en respectant les savants et en reconnaissant leurs efforts.

Quant à la parole « La divergence de ma communauté est une miséricorde », elle ne peut être authentiquement attribuée au Messager d’Allah ﷺ, puisqu’aucune chaîne de transmission établie ne permet de la considérer comme une parole prophétique. De plus, lorsqu’elle est comprise comme une valorisation de toute divergence, son sens s’oppose aux textes qui ordonnent l’unité et prescrivent le retour à la révélation.

Il demeure toutefois essentiel de distinguer la divergence elle-même de la miséricorde qu’Allah ﷻ peut accorder aux savants sincères qui se trompent après un effort d’interprétation légitime. La vérité doit donc être recherchée à travers les preuves du Coran et de la Sunna authentique, selon la compréhension des premières générations de cette communauté et les explications des savants attachés à cette voie.

 

Puisse Allah ﷻ nous accorder une compréhension juste de Sa religion, nous préserver des divisions et de l’attachement aveugle aux opinions, nous permettre de respecter les savants sans élever leurs paroles au-dessus de la révélation, unir les cœurs des musulmans autour de la vérité et nous préserver d’attribuer à Son Messager ﷺ ce qu’il n’a pas authentiquement dit.  

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

ʿĀdil Al-Ṣiqillī

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1 : « Fayḍ Al-Qadīr » (v. 1, p. 274)

2 : « Al-Iḥkām fī Uṣūl Al-Aḥkām » (v. 5, p. 64)

3 : « Al-Silsila Al-Ḍaʿīfa » (n° 57)

4 : Al-Nisāʾ, v. 82

5 : « Al-Iḥkām fī Uṣūl Al-Aḥkām » (v. 5, p. 64)

6 : Āl ʿImrān, v. 103

7 : Al-Anfāl, v. 46

8 : « Al-Iḥkām fī Uṣūl Al-Aḥkām » (v. 5, p. 64)

9 : Al-Bukhārī (n° 7352) et Muslim (n° 1716)

10 :  « Al-Iḥkām fī Uṣūl Al-Aḥkām » (v. 5, p. 64)

11 : « Ijābat Al-Sāʾil » (p. 315-319)

12 : Al-Rūm, v. 31-32

13 : Hūd, v. 118-119

14 : « Al-Silsila Al-Ḍaʿīfa » (n° 57)

15 : Al-Bukhārī (n° 7365) et Muslim (n° 2667)

16 : Muslim (n° 432)