﷽
« Combien sont ceux qui veulent le bien, mais ne l’atteignent pas. »(1)
Cette parole de ʿAbd Allāh ibn Masʿūd رضي الله عنه devrait accompagner le croyant dans chacune de ses œuvres, et peut-être plus encore lorsqu’il pense défendre une vérité, corriger une erreur ou dénoncer un mal. Car il ne suffit pas que l’objectif recherché soit louable pour que tous les moyens employés afin de l’atteindre le deviennent également. La bonne intention ne dispense ni de la conformité à la Sunna, ni de la justice, ni du bon comportement.Il est ainsi injustifié de dénoncer une chose réellement blâmable tout en dépassant soi-même les limites dans la manière de la dénoncer.
Il est injuste de vouloir combattre la jalousie, le mensonge, la tromperie, la manipulation ou la haine, puis de laisser sa langue employer des paroles que la religion nous demande précisément de surveiller.
Le fond peut donc être juste tandis que la forme employée pour le défendre devient, elle, contestable.
C’est pourquoi il est triste d’entendre certaines vérités incontestables être rappelées au moyen de paroles particulièrement inadaptées. Et la tristesse est plus grande encore lorsque de telles paroles émanent de personnes qui s’avancent dans la prédication ou l’enseignement de la religion.
La question mérite donc d’être posée avec justice, sans nier la réalité des maux initialement dénoncés : lorsque nous défendons une vérité, sommes-nous autorisés à employer n’importe quelle manière pour la défendre ?
Autrement dit : un fond juste peut-il rendre juste une forme qui ne l’est pas ?
Une règle qui concerne chaque croyant
Avant d’entrer dans le sujet, il convient de rappeler un principe élémentaire.Le Prophète ﷺ a dit : « Le croyant n’est pas celui qui attaque l’honneur des gens, ni celui qui maudit, ni celui qui tient des propos obscènes ou grossiers. »(2)
Ce hadith nous enseigne certains comportements qui doivent caractériser le croyant. Sa langue n’est pas abandonnée à ses passions. Sa colère ne lui donne pas tous les droits. Le fait d’avoir été lésé, contredit ou provoqué ne transforme pas automatiquement toute parole sortant de sa bouche en parole légitime.
Il existe ainsi une différence fondamentale entre la fermeté et la grossièreté, entre la réfutation et l’humiliation, entre décrire une faute et rabaisser celui qui l’a commise.
Lorsque l’on dénonce un mal par des paroles elles-mêmes préoccupantes
C’est à la lumière de ce principe que certaines expressions entendues dans le cadre de discours religieux méritent réflexion.
Il ne s’agit nullement de contester la gravité de la jalousie. L’envie est une maladie redoutable. De même, le mensonge, la tromperie, la manipulation, la ruse blâmable et la haine injuste envers les musulmans sont des comportements qu’il convient de dénoncer.
Mais faut-il, pour les dénoncer, comparer certaines personnes à des « bousiers qui vivent d’excréments » ?
Faut-il développer cette comparaison en expliquant que, « de même que les bousiers mourraient s’ils étaient privés d’excréments, certains parmi les fils d’Ādam ne pourraient vivre sans avoir quotidiennement leur dose de jalousie, d’envie, de haine envers leurs frères, de mensonges » ?
Faut-il encore comparer certaines personnes à « un crachat » venant toucher un vêtement, avant de répéter à son sujet : « c’est répugnant » ?
La question n’est pas de savoir si les comportements initialement dénoncés sont condamnables. Ils le sont.
La question est de savoir si leur caractère condamnable rend ce registre de parole légitime.
Car lorsque nous dénonçons le mauvais comportement d’autrui, nous demeurons nous-mêmes soumis aux règles du bon comportement. Lorsque nous dénonçons l’injustice, nous demeurons soumis à la justice. Lorsque nous dénonçons les maladies de la langue et du cœur, notre propre langue et notre propre cœur ne cessent pas pour autant d’être concernés par les textes.
La justice ne disparaît pas avec le désaccord
Allah ﷻ dit : ﴾ … Que l’aversion qu’éprouve [un peuple] pour vous ne vous incite pas à être injustes. Soyez équitables ! Cela est plus proche de la piété… ﴿(3)Ce verset établit une règle immense.
La justice n’est pas seulement due à celui que nous aimons. Elle se manifeste pleinement lorsque nous sommes capables de rester justes envers celui que nous désapprouvons.
La faute de celui que nous réfutons ne rend donc pas licite notre propre dépassement. Son injustice éventuelle ne transforme pas notre injustice en justice. Son mauvais comportement ne transforme pas notre mauvais comportement en bon comportement.
Cette règle est d’autant plus importante dans les périodes de conflit. Lorsque les relations sont apaisées, il est relativement facile de parler de justice, de fraternité et de bon comportement. C’est lorsque surviennent les désaccords, les blessures et la colère que ces principes prennent tout leur sens.
Le musulman ne doit donc pas raisonner ainsi : « Puisqu’il a des défauts, je peux parler de lui comme je veux », ou : « Puisqu’il a été injuste, il ne mérite plus que je sois juste envers lui. »
La religion ne nous enseigne pas cela.
Elle nous apprend au contraire à combattre l’erreur sans devenir nous-mêmes prisonniers d’une autre erreur.
Le fond et la forme ne s’opposent pas dans la religion
La vérité contenue dans le fond d’un discours ne rend pas la manière de l’exprimer secondaire.Cette conception mérite d’être corrigée.
Allah n’a pas seulement ordonné d’appeler à Sa voie. Il a également donné des indications concernant la manière de le faire : ﴾ Avec sagesse et bonne exhortation, appelle [les hommes] à la voie de ton Seigneur, et discute avec eux de la meilleure façon… ﴿(4)
La manière n’est donc pas totalement indépendante du message.
Cela ne signifie évidemment pas que la sagesse consisterait à employer constamment une parole douce, quelle que soit la situation. Il existe une fermeté légiférée. Le Prophète ﷺ a parfois réprimandé sévèrement et les Salafs ont employé, dans certaines circonstances, des paroles très dures.
Mais reconnaître l’existence d’une fermeté légiférée ne revient pas à légitimer toute dureté.
La fermeté possède son contexte, ses causes, sa proportion et son objectif. Elle doit servir la vérité et non devenir une porte permettant à la colère personnelle, au mépris ou aux passions de s’exprimer sous une apparence religieuse.
Le Prophète ﷺ a dit : « La douceur n’est présente dans une chose sans l’embellir, et elle n’est retirée d’une chose sans l’enlaidir. »(5)
La douceur n’est donc pas synonyme de faiblesse, de même que la dureté n’est pas synonyme de fermeté sur la vérité.
On peut être extrêmement ferme sur un principe tout en restant maître de sa langue. À l’inverse, on peut employer les expressions les plus dures sans que cette dureté constitue une preuve de science, de courage ou d’attachement à la Sunna.
Une responsabilité plus grande encore pour celui qui s’avance dans la daʿwa
Ces principes s’appliquent à tous. Celui qui écrit ces lignes est concerné, celui qui les lit est concerné, et toute personne qui parle de son frère musulman est concernée.Cependant, lorsque celui qui s’exprime s’avance dans la prédication ou l’enseignement, la responsabilité prend nécessairement une dimension supplémentaire. Ses paroles ne restent en effet pas limitées à sa propre personne.
Le prédicateur enseigne lorsqu’il donne un cours, mais il enseigne aussi par sa manière de parler. Il enseigne lorsqu’il expose les règles du bon comportement, mais il enseigne encore davantage lorsque son propre comportement est mis à l’épreuve.
Des jeunes et des personnes moins expérimentées peuvent reproduire ses expressions. Ils peuvent finir par croire que comparer des musulmans à des insectes vivant d’excréments ou à des crachats constitue une manifestation normale de dénoncer des défauts.
C’est précisément là que réside le danger. Lorsque celui qui est considéré comme une référence banalise un langage, ce langage risque de se diffuser parmi ceux qui lui font confiance.
La responsabilité du prédicateur est donc plus lourde, car l’effet de ses paroles est plus large.
Vouloir le bien ne suffit pas
Nous revenons alors naturellement à cette magnifique leçon d’enseignement d’Ibn Masʿūd رضي الله عنه lorsqu’il répondit : « Combien sont ceux qui veulent le bien, mais ne l’atteignent pas. »Il ne suffit donc pas de dire : « Je défends la Sunna. » Encore faut-il la défendre conformément à la Sunna.
Il ne suffit pas de dire : « Je dénonce une injustice. » Encore faut-il rester juste envers celui dont on dénonce l’injustice.
Et il ne suffit pas de dire : « Mon fond est vrai. » Encore faut-il se demander si la manière employée pour transmettre ce fond est agréée par Allah.
C’est précisément l’une des grandes leçons contenues dans la parole d’Ibn Masʿūd : une intention louable ne transforme pas automatiquement une méthode incorrecte en méthode correcte.
La fin recherchée ne justifie donc pas tous les moyens employés pour l’atteindre.
Accepter la vérité sans cautionner l’excès
L’équilibre consiste finalement à ne tomber dans aucun des deux extrêmes.
Nous ne devons pas rejeter une vérité simplement parce que celui qui l’a prononcée l’a accompagnée d’expressions inappropriées.
Si quelqu’un dit qu’un défaut dénoncé par le Coran et la Sunna est un mal, nous disons : c’est vrai.
S’il rappelle que la jalousie, le mensonge, la tromperie, la manipulation et la haine injuste détruisent la fraternité, nous disons : c’est vrai.
Mais reconnaître la vérité de ces affirmations ne doit pas devenir un prétexte pour justifier des comparaisons humiliantes et dénigrantes.
C’est précisément parce que nous voulons préserver la fraternité que nous devons pouvoir conseiller notre frère lorsqu’il dépasse les limites.
C’est parce que nous voulons préserver l’unité que nous ne devons pas laisser s’installer parmi les musulmans une culture de l’humiliation, du dénigrement, des surnoms dégradants et des règlements de comptes.
Préserver l’unité ne signifie pas taire les défauts, fermer les yeux sur les erreurs ou faire comme si de rien n’était. Mais corriger les erreurs ne signifie pas davantage abandonner la justice, la sagesse et le bon comportement.
Une vérité défendue selon la vérité
La religion nous demande donc davantage que d’avoir raison sur le fond.Elle nous demande de rechercher la vérité, de la défendre avec sincérité et de rester soumis à ses principes lorsque nous la défendons.
Cette exigence concerne chaque croyant, sans exception.
Elle concerne celui qui parle et celui qui répond. Celui qui conseille et celui qui est conseillé. Celui qui écrit cet article avant même celui auquel certaines de ses lignes pourraient faire penser.
Mais lorsque nous nous avançons pour prêcher ou transmettre la science, cette responsabilité devient plus lourde encore. Car les gens n’apprennent pas seulement de nos cours ; ils apprennent aussi de nos comportements.
La Sunna n’est pas uniquement ce que nous défendons. Elle doit également apparaître, autant que possible, dans la manière dont nous la défendons.
Alors avant de laisser notre langue dépasser les limites au nom d’une vérité que nous défendons, souvenons-nous de cette parole immense : « Combien sont ceux qui veulent le bien, mais ne l’atteignent pas. »
Demandant à Allah ﷻ de réformer nos cœurs et nos langues, de nous accorder la sincérité et la justice dans l’agrément comme dans la colère, de nous préserver de l’envie, de la haine, du mépris, de l’injustice et des excès de la langue, de nous faire reconnaître la vérité comme étant la vérité et nous permette de la suivre, et de nous accorder de la défendre d’une manière conforme à ce qu’Il aime et agrée.
Puisse Allah faire de nous des gens de douceur et de sagesse, nous accorder de suivre la Sunna du Prophète ﷺ dans l’appel à Lui, nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos actes, ainsi que la clairvoyance dans l’ordonnance du bien et l’interdiction du mal.
Qu’Il nous éloigne de la dureté et de l’erreur, qu’Il fasse de nous des clefs du bien et des verrous contre le mal. Qu’Il nous guide et guide par nous, car Il est Celui qui guide vers le droit chemin, et nous compte parmi ceux à propos desquels le Messager d’Allah ﷺ a dit « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. » (6)
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : Rapporté parAl-Dārimī (n° 210) ; authentifié par Shaykh al-Albānī dans « al-Silsila al-Ṣaḥīḥa » (n° 2005)
2 : Rapporté par Aḥmad (n° 3839) ; Al-Bukhārī dans « al-Adab al-Mufrad » (n° 312) ; Al-Tirmidhī (n° 1977) ; Ibn Ḥibbān (n° 192) ; Al-Ṭabarānī (n° 10483) ; et Al-Bayhaqī dans « al-Sunan al-Ṣaghīr » (n° 3374). Il a été authentifié par Shaykh Al-Albānī dans « Ṣaḥīḥ al-Tirmidhī » (n° 1977).
3 : Al-Māʾida, v. 8
4 : Al-Naḥl, v. 125
5 : Muslim (n° 2594)
6 : Muslim (n° 1944)