﷽
Nous vivons à une époque où la manière dont sont considérés les étudiants en science et les prédicateurs a profondément changé. La visibilité est parfois confondue avec la science, le nombre d’abonnés avec la reconnaissance, et la multiplication des interventions avec la solidité d’un parcours.
Une personne peut en effet être très connue sur les réseaux sociaux tout en n’ayant étudié que quelque temps, tandis qu’un étudiant ayant consacré de nombreuses années à la science peut demeurer largement inconnu du public. La notoriété n’est ainsi ni une preuve de science ni une recommandation, pas plus que la discrétion n’est une preuve d’ignorance.
Cependant, cette confusion ne saurait être corrigée en lui substituant un autre critère qui n’a pas davantage été établi par les gens de science. C’est pourtant la question que soulèvent certains propos que l’on entend aujourd’hui parmi les étudiants en science et les prédicateurs.
Il est en effet regrettable d’entendre parfois une personne être dépréciée au motif qu’elle serait « jeune dans l’étude de la science ».
Plus problématique encore, cette jeunesse dans l’étude, parfois associée à l’âge de la personne, en vient à être invoquée pour s’interroger sur son « droit à prêcher », au point de dire : « Peut-être qu’on connaît tous son œuvre alors qu’il a l’âge de nos enfants. »
Une question fondamentale se pose alors : le nombre d’années passées dans l’étude ou l’âge d’une personne constituent-ils, en eux-mêmes, des critères permettant de déterminer sa légitimité à appeler à Allah ?
L’objectif de ce modeste article n’est cependant ni de défendre une personne en particulier ni de répondre à une polémique précise. Il s’agit plutôt de rappeler certains principes méthodologiques fondamentaux concernant l’âge, l’ancienneté dans l’étude, la science et la prédication, afin que des considérations qui peuvent avoir leur importance ne soient pas transformées en critères absolus permettant, à elles seules, d’accorder ou de retirer à une personne sa légitimité à transmettre et à appeler à Allah.
La notoriété n’est pas la science, mais l’ancienneté ne l’est pas davantage
Il convient tout d’abord de rappeler que l’ancienneté dans l’étude mérite considération. Celui qui a consacré de longues années à apprendre auprès des gens de science possède généralement une expérience que n’a pas celui qui s’est engagé plus récemment dans cette voie.
Mais cette ancienneté, aussi importante soit-elle, ne saurait devenir à elle seule une condition religieuse permettant de valider ou d’invalider une personne sans preuve. Le fait qu’un homme étudie depuis longtemps ne nous indique pas encore ce qu’il sait réellement, pas plus qu’une ancienneté moindre ne suffit à établir qu’un autre serait incapable d’enseigner ou qu’il n’aurait pas le droit d’appeler à Allah.
La question n’est donc pas seulement de savoir depuis combien de temps une personne étudie, mais ce qu’elle a effectivement appris, auprès de qui elle l’a appris, ce qu’elle maîtrise et si elle demeure dans les limites de ses compétences.
C’est sur cette base qu’il convient d’examiner les textes parfois invoqués dans cette question : non pour nier l’importance de la qualification, mais pour déterminer précisément ce qu’ils établissent et jusqu’où il est permis de les faire parler.
L’envoi de Muʿādh رضي الله عنه au Yémen
Certains objectent toutefois que le Prophète ﷺ choisissait des Compagnons particulièrement qualifiés pour les envoyer prêcher et enseigner aux gens. Ils invoquent notamment l’exemple de Muʿādh ibn Jabal رضي الله عنه, envoyé au Yémen.
Mais que démontre réellement ce récit ?
Il ne fait aucun doute que Muʿādh رضي الله عنه possédait une science et une capacité importantes, et que le choix du Prophète ﷺ constitue en lui-même une attestation de son aptitude à accomplir la mission qui lui fut confiée.
Prendre son exemple comme preuve de la nécessité d’être qualifié pour la responsabilité que l’on assume est donc parfaitement juste. Mais en déduire qu’une personne devrait avoir étudié un certain nombre d’années avant d’être autorisée à transmettre ce qu’elle sait est une tout autre affirmation, qui nécessite sa propre preuve.
En effet, la qualification exigée pour une mission particulière ne saurait être transformée, sans argument, en condition minimale applicable à toute forme de prédication ou d’enseignement.
La question n’est donc pas de savoir si la prédication exige de la science et de la qualification — cela ne fait aucun doute — mais si cette qualification se mesure nécessairement au nombre d’années passées dans l’étude.
Le récit de Mālik ibn al-Ḥuwayrith رضي الله عنه
La Sunna nous offre justement d’autres récits particulièrement éclairant à ce sujet.
Mālik ibn al-Ḥuwayrith رضي الله عنه rapporte : « Nous étions un groupe de jeunes presque du même âge à rejoindre le Prophète ﷺ à Médine. Nous restâmes auprès de lui vingt nuits. […] Il ﷺ nous dit alors : “Retournez auprès de vos familles, restez auprès des vôtres, instruisez-les et transmettez-leur mes enseignements. Accomplissez la prière comme vous m’avez vu faire. Lorsque vient l’heure de la prière, que l’un d’entre vous fasse l’appel à la prière, puis que le plus âgé d’entre vous la dirige.” »(1)
Voilà donc de jeunes hommes qui n’étaient demeurés auprès du Prophète ﷺ que vingt nuits, auxquels celui-ci ordonna pourtant de retourner auprès de leurs familles et de leur enseigner ce qu’ils avaient appris.
Il serait évidemment faux d’en déduire que vingt nuits d’apprentissage suffisent à rendre un homme apte à parler de toute question religieuse. Mais il serait tout aussi injustifié de faire du faible nombre d’années passées dans l’étude un obstacle, en lui-même, à la transmission d’une science effectivement acquise. Ces jeunes Compagnons ne furent pas autorisés à parler de ce qu’ils ignoraient ; ils furent chargés d’enseigner ce qu’ils avaient appris.
Le récit de Mālik ibn al-Ḥuwayrith رضي الله عنه ne s’oppose donc nullement à celui de Muʿādh رضي الله عنه. Les deux se complètent et permettent au contraire de poser une distinction essentielle : la responsabilité confiée à chacun doit être proportionnée à sa science et à sa capacité.
À Muʿādh رضي الله عنه fut confiée une mission correspondant à son niveau ; à ces jeunes Compagnons, un enseignement correspondant à ce qu’ils avaient appris. La différence de qualification implique donc une différence de responsabilité, non l’interdiction générale de transmettre pour celui qui n’aurait pas atteint le rang du plus avancé.
C’est précisément ce principe qui permet également de comprendre pourquoi la jeunesse d’une personne ne saurait, à elle seule, constituer un motif suffisant pour l’écarter lorsque sa connaissance et sa compréhension sont établies.
ʿAbd Allah ibn ʿAbbās رضي الله عنهما et les anciens de Badr
D’autres récits montrent que la considération de la capacité et de la compréhension pouvait conduire à accorder une place particulière à celui qui était pourtant plus jeune.
ʿAbd Allah ibn ʿAbbās رضي الله عنهما rapporte que ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb رضي الله عنه le faisait assister aux réunions avec les anciens de Badr. Certains, vexés de le voir, s’en étonnèrent en disant : « Pourquoi le fais-tu entrer avec nous alors que nous avons des fils de son âge ? » ʿUmar les interrogea alors sur le sens de la sourate Al-Naṣr. Après qu’Ibn ʿAbbās eut expliqué qu’elle annonçait au Prophète ﷺ l’approche de son terme, ʿUmar lui dit : « Je ne sais de l’interprétation de cette sourate que ce que tu viens de dire. »(2)
L’objection portait précisément sur sa jeunesse. Pourtant, ʿUmar رضي الله عنه ne fit pas de son âge un motif suffisant pour l’écarter d’une assemblée composée d’hommes bien plus âgés et plus anciens que lui. Il considéra plutôt la compréhension et la science qu’Allah lui avait accordées.
Ce récit apporte ainsi une précision supplémentaire : l’âge, pas plus que l’ancienneté dans l’étude, ne permet à lui seul de déterminer la qualification d’une personne. L’expérience accompagne certes souvent les années et mérite d’être considérée, mais elle ne saurait être transformée en une condition religieuse absolue que les textes n’ont pas établie.
Il convient donc de distinguer clairement ces notions : l’âge indique un âge, l’ancienneté une durée, tandis que la qualification désigne la capacité réelle d’une personne à accomplir ce à quoi elle prétend.
La distinction pertinente ne se situe dès lors pas simplement entre celui qui est « jeune dans l’étude » et celui qui étudie « depuis de longues années », mais entre la responsabilité assumée et la qualification réelle permettant de l’assumer.
Le taʾahhul n’est pas un compteur d’années
Il faut toutefois apporter ici une distinction essentielle afin de ne pas tomber dans l’excès inverse.
Dire qu’un étudiant peut transmettre ce qu’il connaît ou ce pour quoi il a été accrédité ne l’autorise aucunement à s’avancer sur des questions pour lesquelles il n’est pas qualifié, pas plus que cela ne fait de lui une référence vers laquelle revenir.
Les gens de science ont mis en garde contre le fait de se mettre en avant avant d’être qualifié. Toutes les responsabilités dans la prédication et l’enseignement ne sont pas du même niveau et n’exigent donc pas le même degré de science.
Cette question a déjà été développée plus en détail dans notre série de conférences intitulée « Les caractéristiques du prédicateur »(3), où nous avons notamment distingué les différentes formes de participation à la prédication et à l’enseignement, chacune devant être appréciée selon les qualifications et le degré de responsabilité qu’elle requiert.
Être autorisé à transmettre ce que l’on sait et prétendre à un rang que l’on n’a pas atteint sont donc deux choses différentes. Les confondre conduit soit à ouvrir la porte à celui qui parle sans science, soit, à l’inverse, à empêcher de transmettre celui qui possède pourtant une connaissance réelle de ce qu’il enseigne.
Un étudiant doit donc être qualifié pour ce à quoi il prétend, et plus la responsabilité qu’il assume est importante, plus la science requise l’est également.
Mais qu’est-ce qui permet d’établir cette qualification ?
Un nombre d’années ?
Si tel était le cas, combien faudrait-il en fixer ? Trois ? Cinq ? Dix ? Quinze ? À partir de quelle année un étudiant passerait-il de celui qui « n’a pas le droit » de prêcher à celui qui en aurait désormais le droit ?
Et surtout : quel savant a établi cette limite ?
Deux personnes peuvent avoir commencé leurs études au même moment et présenter, dix ans plus tard, des niveaux radicalement différents selon leur assiduité, les savants fréquentés, les disciplines étudiées et le travail accompli.
Les années renseignent sur une durée ; elles ne mesurent pas, à elles seules, la science acquise durant celle-ci.
Le critère ne saurait donc être une ancienneté abstraite, détachée du niveau réel de la personne, mais sa capacité effective, appréciée en fonction de ce qu’elle entend transmettre ou enseigner.
Une parole juste ne doit pas conduire à une règle fausse
La mise en garde contre les effets trompeurs des réseaux sociaux est nécessaire. Une audience importante, une forte visibilité ou la multiplication des interventions ne confèrent aucune science à celui qui n’en possède pas. Chacun doit connaître ses limites, poursuivre son apprentissage et se garder de parler de ce qu’il ne maîtrise pas.
Mais corriger cet excès ne doit pas conduire à l’excès inverse, en faisant de l’âge ou du nombre d’années passées dans l’étude des critères absolus que les gens de science n’ont pas établis.
La question pertinente n’est donc pas simplement : « Depuis combien d’années étudie-t-il ? »
Elle est plutôt : qu’a-t-il réellement étudié ? Auprès de qui ? Que maîtrise-t-il ? Que transmet-il ? Demeure-t-il dans les limites de ses compétences ? Et que disent de son parcours ceux qui le connaissent réellement ?
C’est à la lumière de ces éléments que doit être appréciée sa capacité à participer à la prédication, en considérant la nature et le niveau de responsabilité auxquels il prétend. Car celui qui possède la capacité de transmettre ou d’enseigner dans un domaine déterminé ne possède pas nécessairement celle de répondre à toute question, de se prononcer sur les affaires ou de devenir une référence pour les autres.
Ainsi, le fait d’être « jeune dans l’étude » n’est pas un motif pour déprécier un étudiant ou lui contester le droit de transmettre ce qu’il maîtrise.
De même, le fait d’étudier depuis de longues années ne constitue pas un gage de compétence ni de maîtrise de la science.
La juste voie consiste donc à accorder à chacun la place correspondant à sa science et à sa capacité, sans le hisser au-dessus de son rang ni le priver de ce qu’il est effectivement apte à accomplir.
Car la légitimité dans la prédication ne se compte pas en années : elle s’apprécie à la lumière de la science acquise, de la capacité réelle et de la responsabilité assumée.
Demandant à Allah de faire de nous des clés pour le bien et des causes de guidée pour Ses serviteurs, de nous accorder la science bénéfique, la justice dans nos paroles et nos jugements, et de nous compter parmi ceux qui indiquent le bien et y appellent.
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : Al-Bukhārī (n° 6008) et Muslim (n° 674)
2 : Al-Bukhārī (n° 4970)
3 : https://dourous-alsiqili.net/les-caracteristiques-du-predicateur/