﷽
Nous traversons une époque où de nombreux repères, pourtant clairs dans leur principe, sont de plus en plus mal compris, détournés de leur portée ou appliqués sans les nuances établies par les gens de science. Des ambiguïtés s’installent alors progressivement dans les esprits et, à force d’être répétées, certaines pratiques finissent par prendre l’apparence de véritables règles méthodologiques, alors qu’elles n’ont jamais été établies comme telles.
C’est notamment le cas de la manière dont certains étudiants en science et prédicateurs sont aujourd’hui évalués.
Il n’est en effet plus rare d’entendre des généralités telles que : « Si les étudiants ne le connaissent pas, il convient d’être prudent », ou encore : « Quel véritable étudiant le connaît et le recommande ? » Certains vont même jusqu’à conseiller de ne prendre la science d’une personne que si elle est recommandée et mise en avant par un groupe particulier d’étudiants et de prédicateurs.
À première vue, de telles recommandations peuvent paraître empreintes de prudence, et l’intention qui les motive peut effectivement être louable : préserver les musulmans des personnes inconnues et de ceux qui parlent dans la religion sans science. Cependant, la bonne intention ne saurait suffire à justifier une formulation imprécise ni permettre de se décharger de toute responsabilité quant aux compréhensions qu’elle peut engendrer.
S’il est donc nécessaire de vérifier le parcours d’une personne avant de l’écouter et de prendre la science auprès d’elle, faire de la connaissance ou de l’ignorance de certains étudiants un critère déterminant pour accepter, suspecter ou écarter une personne est une tout autre affaire.
C’est précisément de là que découle un autre glissement devenu fréquent. Lorsqu’un étudiant ou un prédicateur ne partage pas une personne, ou répond simplement à son sujet : « Je ne le connais pas », cela est désormais compris comme un signe d’ambiguïté justifiant de la délaisser, voire comme la preuve qu’elle est inconnue des gens de science et ne bénéficie d’aucune recommandation.
Que dire alors lorsque cette simple absence de connaissance finit, dans les faits, par prévaloir sur la recommandation d’un savant reconnu qui, lui, connaît la personne et s’est prononcé à son sujet ? Comme si l’ignorance d’un étudiant pouvait suffire à écarter la connaissance établie d’un savant.
L’objectif de ces lignes n’est cependant ni de défendre une personne en particulier ni de répondre à une polémique précise. Il s’agit plutôt de rappeler certains principes méthodologiques fondamentaux et d’en montrer les implications dans la manière de considérer et de juger les personnes.
Lorsque « je ne le connais pas » acquiert un sens qu’il ne possède pas
Avant toute chose, il convient de rappeler une règle élémentaire : la connaissance et l’ignorance sont relatives à celui qui parle.
Lorsqu’un savant, un étudiant en science ou un prédicateur dit au sujet d’une personne : « Je ne le connais pas », il informe avant tout de l’étendue de sa propre connaissance. Il signifie simplement qu’il ne possède pas suffisamment d’éléments lui permettant de se prononcer à son sujet.
Cette parole ne signifie donc pas que la personne est inconnue des gens de science, qu’elle n’a étudié auprès de personne, qu’elle ne bénéficie d’aucune recommandation ou qu’il convient de s’en écarter.
Il existe une différence fondamentale entre ne pas connaître une personne et connaître à son sujet un élément permettant de porter un jugement sur elle.
Confondre les deux revient à transformer une absence de connaissance en information négative sur celui dont on parle.
Or, nul ne connaît tout le monde.
Une personne peut parfaitement être inconnue d’un étudiant tout en étant connue d’autres étudiants, et être inconnue de certains prédicateurs tout en étant connue et recommandée par des gens de science.
Reconnaître les limites de son savoir n’est donc nullement problématique ; cela fait, au contraire, partie de la science.
Le problème commence lorsque cette ignorance personnelle cesse d’être présentée comme telle et devient, dans l’esprit de ceux qui écoutent, une appréciation portée sur la personne concernée.
Ainsi, « Je ne le connais pas » doit conserver son sens véritable : je ne le connais pas.
Rien de plus ne peut en être déduit sans élément supplémentaire.
Les imams ont eux-mêmes réfuté ce raisonnement
Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle dans son principe. Les imams du hadith ont eux-mêmes été confrontés à des raisonnements similaires.
L’imam Ibn ʿAdī رحمه الله rapporte que Yaḥyā ibn Maʿīn رحمه الله avait dit au sujet de ʿAbd al-Raḥmān ibn Ādam : « Je ne le connais pas. »
L’imam Ibn ʿAdī رحمه الله en tira alors la conclusion : « Lorsque quelqu’un tel qu’Ibn Maʿīn dit : “Je ne le connais pas”, alors il est inconnu et non connu ; et lorsqu’il le connaît, on ne s’appuie pas sur la connaissance qu’en ont d’autres, car c’est par Ibn Maʿīn que l’état des hommes est éprouvé. »(1)
Toutefois, al-Ḥāfiẓ Ibn Ḥajar رحمه الله réfuta cette généralisation en disant : « Cela ne s’applique pas dans tous les cas. Il se peut qu’un homme ne soit pas connu d’Ibn Maʿīn quant à sa fiabilité et sa probité, alors qu’il soit connu d’autres savants, à plus forte raison quant à son identité. Il n’y a donc aucun empêchement à cela »(2)
Quelle immense leçon de méthodologie !
En effet, l’imam ibn Maʿīn رحمه الله n’était pas un homme ordinaire dans la connaissance des rapporteurs. Il comptait parmi les plus grands imams du hadith et de la critique des transmetteurs.
Pourtant, Ibn Ḥajar رحمه الله refuse que son « Je ne le connais pas » soit transformé en une règle absolue permettant de considérer comme inconnu celui que d’autres savants connaissent.
La raison est simple : aussi vaste soit la science d’un homme, son absence de connaissance n’empêche pas qu’un autre possède, au sujet d’une personne, une connaissance qui ne lui est pas parvenue.
Si une telle nuance doit être observée lorsque celui qui dit « Je ne le connais pas » est un imam de la stature de Yaḥyā ibn Maʿīn رحمه الله, que dire alors lorsque cette parole émane aujourd’hui d’un étudiant en science ou d’un prédicateur ?
Comment son ignorance pourrait-elle suffire à rendre suspect celui que d’autres connaissent, à plus forte raison lorsque des gens de science reconnus l’ont fréquenté, connaissent son parcours ou l’ont recommandé ?
De quels « étudiants » parle-t-on ?
Aussi, une seconde ambiguïté apparaît lorsque l’on passe du singulier au collectif et que l’on entend : « Les étudiants ne le connaissent pas », « S’il est inconnu des étudiants, soyez prudents » ou encore : « Les étudiants en science se connaissent entre eux. »
De quels étudiants parle-t-on exactement ?
De ceux qui ont étudié dans une ville déterminée ?
De ceux qui fréquentent certains savants ?
De quelques prédicateurs particulièrement visibles sur les réseaux sociaux ?
Ou simplement d’un cercle de personnes vers lequel on a pris l’habitude de revenir ?
Cette précision est fondamentale.
Dire : « Ces étudiants ne le connaissent pas » est une information précise, dont la portée se limite aux personnes concernées.
Dire : « Les étudiants ne le connaissent pas » est une généralisation d’une tout autre portée.
Les étudiants en science suivent des parcours différents, fréquentent des enseignants différents, résident dans des pays différents et n’appartiennent pas nécessairement aux mêmes générations ni aux mêmes cercles. Que certains d’entre eux se connaissent est donc une évidence ; prétendre qu’ils se connaissent tous, au point que l’ignorance de quelques-uns permettrait de conclure qu’une personne est inconnue des étudiants en général, exige en revanche une démonstration.
La visibilité de certaines personnes ne leur confère pas davantage une connaissance exhaustive de tous ceux qui étudient ou participent à la prédication. Il faut donc prendre garde à ne pas transformer, même involontairement, la connaissance d’un cercle particulier en mesure de la connaissance de tous.
La distinction est importante, car une telle généralisation peut avoir des conséquences directes sur l’honneur et la réputation d’un musulman, mais également sur la manière dont les gens considèrent ses enseignements.
Laisser chacun à sa juste place
Lorsque le musulman veut se renseigner sur un étudiant ou un prédicateur, il revient donc à ceux qui possèdent la science nécessaire pour l’éclairer.
L’étudiant qui le connaît réellement peut témoigner de ce qu’il sait de lui ; celui qui ne le connaît pas reconnaît simplement qu’il lui est inconnu. Et lorsque d’autres, à plus forte raison des savants, possèdent à son sujet une connaissance qu’il ne possède pas, il reconnaît ses propres limites, respecte leur rang et ne fait pas prévaloir une appréciation personnelle sur une connaissance établie sans disposer d’éléments probants permettant de la remettre en cause.
Cela n’est ni un rabaissement des étudiants en science ni une négation de leur mérite. C’est, au contraire, replacer chacun à son juste rang. La science d’un homme se manifeste aussi dans sa capacité à reconnaître ce qu’il ignore et à revenir, lorsque cela est nécessaire, à plus savant que lui.
Cette attitude préserve le questionneur d’un jugement fondé sur une information incomplète, la personne concernée d’une suspicion sans preuve, mais également l’étudiant lui-même, puisqu’une parole telle que « les étudiants ne le mettent pas en avant » peut prendre, auprès de ceux qui l’entendent, la portée d’une mise en garde qu’il n’entendait pourtant pas formuler.
La précision dans les termes est donc essentielle.
C’est ainsi que les étudiants demeurent à la place honorable qui est la leur, que les savants conservent le rang élevé qui leur revient et que la daʿwa ne s’articule pas autour de personnes ou de cercles particuliers, mais demeure fondée sur la science, la preuve et la justice.
Retour à la science et à la justice
En définitive, la prudence dans la prise de science demeure un principe fondamental. Le musulman ne prend pas sa religion de n’importe qui : il se renseigne, vérifie le parcours de celui qu’il souhaite écouter et revient aux gens de science ainsi qu’à ceux qui possèdent une connaissance réelle de la personne concernée.
Mais cette prudence ne doit pas être détournée de son sens au point de faire de la connaissance, de la recommandation ou de la mise en avant par certains étudiants et prédicateurs une condition nécessaire à la reconnaissance des autres. Être inconnu de certains ne signifie pas être inconnu des gens de science ; ne pas être partagé par un groupe particulier ne constitue pas une critique ; et la parole « Je ne le connais pas » ne saurait recevoir la portée d’une mise en garde qu’elle ne possède pas en elle-même.
De même, lorsqu’une personne est connue et recommandée par des savants, l’ignorance ou l’appréciation personnelle d’un étudiant ne saurait prévaloir sur cette connaissance sans élément établi permettant de la remettre en cause. Cela ne signifie évidemment pas qu’une recommandation rende celui qui en bénéficie infaillible, mais simplement que chaque parole doit être considérée selon sa réalité, ses preuves et la connaissance sur laquelle elle repose.
Il nous appartient donc de préserver la daʿwa de deux excès : la négligence qui conduirait à prendre la religion de n’importe qui, et l’exagération qui conduirait à ériger, même involontairement, un cercle d’étudiants et de prédicateurs en instance de validation par laquelle les autres devraient nécessairement passer.
La daʿwa salafiyya n’appartient ni à une personne, ni à un groupe d’étudiants, ni à un ensemble de prédicateurs. Tous la servent selon ce qu’Allah leur a accordé de science et de capacité, mais la connaissance de certains ne saurait devenir la mesure de tous, pas plus que leur recommandation une condition absolue pour être reconnu ou écouté.
Il convient donc de rendre à chacun la place qui lui revient : aux savants leur rang, aux étudiants leur mérite, à la recommandation sa valeur, à la critique fondée sa considération, et à l’ignorance ses limites.
La daʿwa salafiyya n’a pas besoin de nouvelles instances de validation ni de critères forgés par les habitudes des hommes. Elle a besoin que soient préservés les fondements qui ont toujours été ceux des gens de la Sunna : la science, la preuve, la justice et le retour aux gens de science.
Demandant à Allah de faire de nous des clés pour le bien et des causes de guidée pour Ses serviteurs, de nous accorder la science bénéfique, la justice dans nos paroles et nos jugements, et de nous compter parmi ceux qui indiquent le bien et y appellent.
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : « Al-Kāmil fī Ḍuʿafāʾ ar-Rijāl » (v. 5, p. 485)
2 : « Tahdhīb at-Tahdhīb » (v. 2, p. 527)