﷽
Dans plusieurs livres de doctrine(1) on peut trouver l’avis disant qu’il relève de la Sunna du Prophète ﷺ de jeûner les neuf premier de Dhū al-Ḥijja.
Il est donc nécessaire de revenir sur les narrations mentionnées à ce sujet ainsi que sur les paroles des savants les concernant, afin de distinguer entre le mérite général des œuvres pieuses durant ces jours bénis et l’affirmation d’une Sunna établie(2).
Le hadith d’Abū Hurayra رضي الله عنه
Ainsi, parmi les textes cités à ce sujet figure le hadith rapporté d’Abū Hurayra رضي الله عنه dans lequel le Prophète ﷺ aurait dit : « Il n’y a pas de jours plus aimés d’Allah pour être adoré durant ceux-ci que les dix jours de Dhū al-Ḥijja. Le jeûne de chaque jour parmi eux équivaut au jeûne d’une année, et la prière de chaque nuit parmi elles équivaut à la prière de Laylat al-Qadr. »(3)
Néanmoins, la chaîne de transmission de ce hadith est faible, en raison notamment de Nahhās ibn Qahm, au sujet duquel les savants du Jarḥ wa al-Taʿdīl ont tenu des propos sévères. L’imam Aḥmad ainsi que Yaḥyā ibn Maʿīn l’ont qualifié de « conteur »(4), tandis que Yaḥyā ibn Saʿīd a dit qu’il était « faible. »(5) Quant à l’Imam Ibn Ḥibbān, il dit : « Il faisait partie de ceux qui rapportaient des narrations réprouvées de rapporteurs connus et contredisaient les narrateurs dignes de confiance dans les transmissions ; il n’est pas permis de l’utiliser comme preuve. »(6)
De plus, son Shaykh, Masʿūd ibn Wāṣil, fut également qualifié de « faible » par l’imam Abū Dāwūd al-Ṭayālisī, Ibn al-Jawzī ainsi qu’Ibn Ḥajar(7).
C’est pour cette raison que l’imam Al-Tirmidhī رحمه الله dit après avoir rapporté ce hadith : « Ce hadith est étrange. Nous ne le connaissons que par la voie de Masʿūd ibn Wāṣil, d’après Nahhās. J’ai interrogé Muḥammad — c’est-à-dire al-Bukhārī — au sujet de ce hadith, et il ne le connaissait pas par une autre voie que celle-ci. Il fut également rapporté de Qatāda, d’après Saʿīd ibn al-Musayyib, du Prophète ﷺ de manière interrompue quelque chose de semblable. Et Yaḥyā ibn Saʿīd avait critiqué Nahhās ibn Qahm en raison de sa mémorisation. »(8)
Ainsi, l’imam Al-Bukhārī(9), Al-Tirmidhī(10), Al-Baghawī(11), Ibn Rajab(12), Ibn Taymiyya(13), Ibn Ḥajar(14), ainsi que Shaykh Al-Albānī(15) ont tous considéré ce hadith comme faible.
Le hadith de Ḥafṣa رضي الله عنها
L’autre texte utilisé comme preuve concernant le jeûne consécutif des neuf premiers jours de Dhū al-Ḥijja est le hadith dans lequel Ḥafṣa رضي الله عنها aurait dit : « Il y a quatre choses que le Prophète ﷺ ne délaissait pas : le jeûne de ʿĀshūrāʾ, les dix [jours de Dhū al-Ḥijja], trois jours de chaque mois, ainsi que les deux unités avant le Fajr. »
Toutefois, ce hadith comporte de nombreuses divergences et contradictions, tant dans sa chaîne de transmission que dans son texte. En effet, il fut rapporté sous différentes formes :
. tantôt de Hunayda ibn Khālid, d’après Ḥafṣa رضي الله عنها ;
. tantôt d’après son épouse, d’après certaines épouses du Prophète ﷺ ;
. tantôt d’après sa mère, d’après Umm Salama رضي الله عنه ;
. tandis que certaines versions ne mentionnent même pas le jeûne des neuf premiers jours de Dhū al-Ḥijja.
Sans parler de l’analyse minutieuse de chacun des rapporteurs, ces nombreuses divergences et contradictions présentes dans sa chaîne de transmission et son texte ont ainsi conduit l’imām Al-Zaylaʿī(16), Al-Dāraquṭnī(17), Shaykh Ibn Bāz(18), Shaykh Muqbil(19), Shaykh Ḥasan ibn Nūr(20), Shaykh ʿAbd al-Bār al-Anṣārī(21) et d’autres à le considérer faible.
Le hadith de ʿĀʾisha رضي الله عنها
De plus, face aux narrations précédentes se trouve le hadith authentique de ʿĀʾisha رضي الله عنها dans lequel elle dit : « Je n’ai jamais vu le Messager d’Allah ﷺ jeûner les dix jours. » et dans une autre formulation : « Le Prophète ﷺ ne jeûnait pas les dix jours. »(22)
Ce hadith est authentique et explicite. C’est pour cette raison que plusieurs spécialistes du hadith l’ont considéré prépondérant dans cette question, en particulier face aux nombreuses divergences et contradictions présentes dans le hadith de Ḥafṣa رضي الله عنها.
Certains savants ont tenté de concilier entre les deux narrations, en disant que ʿĀʾisha رضي الله عنها n’aurait simplement pas vu le Prophète ﷺ jeûner ces jours, tandis que d’autres épouses auraient pu le voir. Toutefois, plusieurs autres ont considéré que cette conciliation demeurait faible, particulièrement au regard du hadith de ʿĀʾisha رضي الله عنها ainsi que des divergences et contradictions importantes présentes dans les autres hadiths.
Shaykh Ibn Bāz رحمه الله fut interrogé au sujet de la conciliation entre le hadith de Ḥafṣa et celui de ʿĀʾisha. Il répondit : « J’ai médité sur les deux hadiths et il m’est apparu clairement que le hadith de Ḥafṣa comporte une perturbation, tandis que le hadith de ʿĀʾisha est plus authentique. Quant à la conciliation mentionnée par al-Shawkānī, elle comporte une faiblesse. Il paraît très éloigné que le Prophète ﷺ jeûne les dix jours sans que cela ne soit connu de ʿĀʾisha, alors qu’il passait chez elle deux jours et deux nuits sur neuf. Toutefois, le fait qu’il ne jeûnait pas les dix jours ne signifie pas qu’il n’y ait aucun mérite dans leur jeûne, car il se peut que le Prophète ﷺ ait été occupé par d’autres choses l’empêchant de jeûner. »(23)
Entre mérite des dix jours et Sunna établie
Ainsi, le jeûne consécutif des neuf premiers jours de Dhū al-Ḥijja ne peut être considéré, selon l’avis prépondérant des spécialistes du hadith, comme une Sunna authentiquement établie du Prophète ﷺ.
Toutefois, cela ne signifie nullement qu’il ne convient pas de jeûner durant ces jours bénis. Bien au contraire, le Prophète ﷺ a dit : « Il n’y a pas de jours pendant lesquels les œuvres pieuses sont plus aimées d’Allah que ces jours-ci. »(24)
Or, le jeûne fait sans aucun doute partie des plus grandes œuvres pieuses et des actes d’obéissance les plus méritoires. C’est pourquoi il est recommandé au musulman de jeûner ce qui lui est facilité parmi ces jours, sans croire pour autant que le jeûne consécutif des neuf jours constitue une Sunna spécifique du Prophète ﷺ.
Quant au jour de ʿArafa, son mérite concernant le jeûne est, lui, authentiquement établi. Le Prophète ﷺ a dit : « Le jeûne du jour de ʿArafa expie les péchés de l’année passée ainsi que ceux de l’année à venir. »(25)
Shaykh Muqbil al-Wādiʿī رحمه الله a dit : « Rien n’est authentiquement établi du Prophète ﷺ concernant le jeûne des dix de Dhū al-Ḥijja, excepté le jeûne du jour de ʿArafa […] Sur cette base, nous encourageons à multiplier les adorations durant les dix de Dhū al-Ḥijja. Quant au fait de spécifier le jeûne, rien n’est authentiquement établi du Prophète ﷺ à ce sujet. Toutefois, si quelqu’un jeûne, nous ne pouvons pas le condamner ni dire qu’il est innovateur, en raison de la généralité du hadith précédemment cité, qui est le hadith d’Ibn ʿAbbās. »(26)
Ainsi, le musulman profite de ces jours bénis de Dhū al-Ḥijja en multipliant les actes d’obéissance, parmi lesquels le jeûne, tout en distinguant entre le mérite général des œuvres pieuses durant cette période et l’affirmation d’une Sunna spécifique attribuée au Prophète ﷺ sans preuve authentiquement établie.
Puisse Allah nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos actes, la connaissance et le suivi de la Sunna de notre Prophète Muḥammad ﷺ, et nous compter parmi ceux à propos desquels le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. »(27)
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Al-Ṣiqilī

1 : Les juristes des différentes écoles ont unanimement mentionné le caractère recommandé du jeûne des dix jours de Dhū al-Ḥijja.
. Les Ḥanafites : l’imam Abū Bakr al-Ḥaddādī dit : « Il est recommandé de jeûner les neuf premiers jours de Dhū al-Ḥijja, comme cela est mentionné dans “Al-Sirāj al-Wahhāj”. » [« Al-Fatāwā al-Hindiyya » (v. 1, p. 201)]
. Les Mālikites : l’imam Al-Ḥaṭṭāb dit : « “Et les dix de Dhū al-Ḥijja” : c’est-à-dire qu’il est recommandé de jeûner les dix jours de Dhū al-Ḥijja, car il est rapporté que le jeûne d’un jour parmi eux équivaut au jeûne d’un mois. C’est ce qui est mentionné dans “Al-Muqaddimāt”. Et il est dit dans “Al-Dhakhīra” : il est rapporté que le jeûne de chaque jour parmi eux équivaut à une année. » [« Mawāhib al-Jalīl » (v. 2, p. 402)]
. Les Shāfiʿites : l’imam Al-Nawawī dit : « Parmi les choses recommandées figure le jeûne des dix de Dhū al-Ḥijja, à l’exception du jour de l’ʿĪd. » [« Rawḍat al-Ṭālibīn » (v. 2, p. 254)]
. Les Ḥanbalites : l’imam Al-Mardāwī dit : « Il est recommandé de jeûner les dix de Dhū al-Ḥijja, sans aucune divergence. Et le plus méritoire parmi eux est le neuvième jour, qui est le jour de ʿArafa, puis le huitième jour, qui est le jour de al-Tarwiya. Tel est l’avis de l’école, et c’est la position retenue par les compagnons [de l’école]. » [« Al-Inṣāf » (v. 3, p. 345)]
2 : Voir l’article « Est-ce une Sunnah ?! » : https://dourous-alsiqili.net/est-ce-une-sunnah/, ainsi que l’article « C’est une Sunnah délaissée ?! » : https://dourous-alsiqili.net/cest-une-sunnah-delaissee/
3 : Rapporté par Al-Tirmidhī (n° 758) Ibn Mājah (n° 1728), Al-Bazzār (n° 7816), Ibn ʿAdī (v. 7, p. 2522), Al-Baghawī (n° 1126) et Al-Mizzī (v. 27, p.483)
4 : « Al-Majrūḥīn » (v. 3, p. 56) ; « Al-Jarḥ wa al-Taʿdīl » (v. 8, p. 511)
5 : « Al-Jarḥ wa al-Taʿdīl » (v. 8, p. 511)
6 : « Al-Majrūḥīn » (v. 3, p. 56)
7 : «« Al-ʿIlal » (v. 3, p. 84) ; « Dīwān al-Ḍuʿafāʾ » (p. 385) ; « Al-Mughnī fī al-Ḍuʿafāʾ » (v. 2, p. 401) ; « Al-Ḍuʿafāʾ wa al-Matrūkīn » (v. 3, p. 117) ; « Taqrīb al-Tahdhīb » (n° 6614)
8 : « Al-ʿIlal al-Kabīr » (n° 123)
9 : « Al-ʿIlal al-Kabīr » (n° 123)
10 : « Al-ʿIlal al-Kabīr » (n° 123)
11 : « Sharḥ al-Sunnah » (v. 2, p. 624)
12 : « Laṭāʾif al-Maʿārif » (p. 459)
13 : « Sharḥ al-ʿUmdah » (v. 2, p. 555)
14 : « Fatḥ al-Bārī » (v. 2, p. 534)
15 : « Al-Silsila al-Ḍaʿīfa » (n° 5142)
16 : « Naṣb al-Rāyah » (v. 2, p. 157)]
17 : « Al-ʿIlal » (v. 15, p. 173)
18 : « Majmūʿ Fatāwā wa Maqālāt Mutanawwiʿa » (v. 15, p. 417)
19 : « Qamʿ al-Muʿānid » (p. 574)
20 : « Al-Qawl al-Faṣl fī Bayān Ṣiyām al-ʿAshr »
21 : https://t.me/fd_abdalbari/843
22 : Muslim (n° 1176)
23 : « Majmūʿ Fatāwā wa Maqālāt Mutanawwiʿa » (v. 15, p. 417)
24 : Al-Bukhārī (n° 969)
25 : Muslim (n° 1162)
26 : « Qamʿ al-Muʿānid » (p. 574)
27 : Muslim (n° 1944)