La lecture du Coran pendant Ramaḍān : entre programme et méditation

 

La relation des premières générations de cette communauté avec le Coran ne relevait ni de l’improvisation ni de l’élan ponctuel. Elle s’inscrivait dans une conscience aiguë de la valeur de la Parole d’Allah, de sa place centrale dans la vie du croyant et de la responsabilité qu’implique sa récitation. Le Coran n’était pas pour eux un texte que l’on effleure à certaines saisons, mais une guidance permanente, un repère quotidien, une parole vivante qui façonnait les cœurs avant de structurer les actes.

Allah a ordonné à Son Prophète : Récite le Livre qui t’a été révélé ﴿(1) Cet ordre, adressé au Messager d’Allah , fut compris par ses Compagnons comme une injonction à maintenir un lien constant avec la révélation, un lien qui ne se limitait pas à l’écoute occasionnelle, mais passait par la récitation régulière, la mémorisation et la fréquentation assidue du Livre. Le Prophète a lui-même encouragé cette relation continue lorsqu’il a dit : « Lisez le Coran ! Car, au Jour de la Résurrection, il intercédera pour les siens… »(2), rappelant ainsi que la récitation n’est pas un acte isolé, mais une relation qui produit ses fruits jusque dans l’au-delà.

C’est dans cette perspective que les Salafs adoptaient des programmes de lecture. Non pas des programmes conçus comme des défis temporaires ou des objectifs chiffrés destinés à être atteints dans un laps de temps restreint, mais des accoutumances stables, réfléchies, adaptées à leurs dispositions et à leur capacité réelle. L’imam an-Nawawī رحمه الله a souligné cette réalité lorsqu’il a expliqué que les habitudes de lecture des prédécesseurs variaient en fonction de leurs occupations et de ce qu’Allah leur avait facilité. Certains terminaient le Coran en deux mois, d’autres en un mois, d’autres en vingt nuits, en dix nuits, en huit nuits, en sept nuits, en six nuits, en cinq nuits, en quatre nuits ou en trois nuits. Il mentionne également que certains le complétaient en deux nuits, d’autres en une nuit, et que quelques-uns allaient jusqu’à en accomplir plusieurs complétions au cours d’une seule journée et d’une seule nuit.(3) Cette diversité n’était pas le signe d’une divergence dans la compréhension du mérite de la récitation, mais l’expression d’un principe profondément enraciné : chacun agit selon ce qu’Allah lui a facilité, sans imposer à autrui ce qui dépasse sa capacité.

Il est essentiel de relever que ces programmes n’étaient pas propres au mois béni de Ramaḍān. Les Salafs ne vivaient pas le Coran comme une pratique saisonnière, intensifiée uniquement lorsque le calendrier religieux l’exigeait, puis délaissée une fois le mois écoulé. Leur relation avec le Livre d’Allah était continue, nourrie tout au long de l’année, et Ramaḍān venait renforcer un lien déjà existant, non en créer un de toutes pièces. La récitation abondante qu’ils observaient durant ce mois béni s’inscrivait dans une dynamique de constance, et non dans une rupture avec le reste de l’année.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre l’écart qui peut exister entre la pratique des Salafs et certaines formes contemporaines de programmes de lecture largement diffusées aujourd’hui, en particulier à l’approche de Ramaḍān. Les accoutumances rapportées des prédécesseurs s’inscrivaient dans une relation continue et durable avec le Coran, entretenue tout au long de l’année, et adaptée à la capacité réelle de chacun, sans être conçues comme des objectifs ponctuels à atteindre dans un délai imposé.

À l’inverse, de nombreux programmes actuels, souvent présentés sous forme de tableaux invitant à compléter le Coran en quelques jours ou au cours du seul mois de Ramaḍān, tendent parfois à réduire la récitation à une progression chiffrée, mesurée en pages ou en jours. Si l’intention qui sous-tend ces initiatives peut être louable, en ce qu’elles cherchent à encourager la lecture et à lutter contre l’abandon du Livre d’Allah, le danger apparaît lorsque la récitation devient une fin en soi, poursuivie pour l’accomplissement d’un objectif quantitatif, au détriment de la présence du cœur, de la méditation sur les sens des versets et de l’effet spirituel recherché.

Or, le Coran n’a pas été révélé pour être récité sans réflexion. Allah dit : Ceci est un Livre béni que Nous t’avons révélé, afin que [les hommes] méditent sur ses versets et que ceux qui sont doués de raison en tirent une exhortation. ﴿(4) Ce verset établit clairement que la finalité de la révélation réside dans le tadabbur, cette méditation profonde qui permet au croyant de saisir les sens, d’interroger son propre état et de réformer son comportement. Les Salafs ne séparaient jamais la récitation de cette réflexion intérieure. Même lorsqu’ils lisaient beaucoup, leur lecture était habitée par la crainte d’Allah, l’attention aux significations et la volonté sincère de se conformer à ce qu’ils lisaient.

Le Prophète a d’ailleurs mis en garde contre une récitation dépourvue d’effet lorsqu’il a évoqué des gens qui liraient le Coran sans que celui-ci ne dépasse leurs gorges.(5) Cette parole, comprise par les savants comme un avertissement contre une lecture vide de compréhension et d’impact, rappelle que la valeur de la récitation ne réside pas uniquement dans l’acte vocal, mais dans ce qu’il produit dans le cœur. C’est pourquoi de nombreux Salafs pleuraient à l’écoute ou à la récitation du Coran, non par simple émotion, mais parce que les versets trouvaient un écho profond en eux, réveillant la crainte, l’espoir et le sentiment de responsabilité.

Ainsi, la voie équilibrée consiste à reconnaître la légitimité de la lecture abondante, telle qu’elle était pratiquée par les Salafs, tout en refusant de réduire la relation au Coran à une accumulation de pages lues ou de khatmas accomplies. Celui qui lit beaucoup avec concentration et compréhension suit une voie bénie, mais celui qui lit moins, tout en méditant les sens et en s’efforçant d’appliquer ce qu’il comprend, ne saurait être considéré comme inférieur. La véritable mesure n’est pas la vitesse de la récitation ni la quantité de versets lus, mais la place que le Coran occupe dans le cœur et dans la vie.

En définitive, le croyant est invité à se poser une question simple mais déterminante : que fait le Coran de lui lorsqu’il le lit ? L’éloigne-t-il du péché, l’incite-t-il à l’obéissance, affine-t-il sa conscience et sa crainte d’Allah ? Si tel est le cas, alors sa lecture est bénéfique, qu’elle soit abondante ou modérée. Car le Coran est une guidance avant d’être une récitation, une lumière avant d’être une performance, et une parole destinée à transformer les cœurs avant d’être comptée en pages ou en jours.

 

Et Allah est plus savant, et nous Lui demandons de nous accorder la connaissance, le suivi et la pratique de la Sunnah authentique de notre Prophète Muhammed  et de nous accorder de faire partie de ceux à propos desquels le Messager d’Allah  a dit « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. »(6)

 

Écrit par :

Abū ۶Abd Ar-Rahmān ۶Ādil ibn ۶AbdiLlah Aṣ-Ṣiqilī

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1 : Al-ʿAnkabūt, v. 45

2 : Muslim (n° 804)

3 : « Al-Tibyān fī ādāb ḥamalat al-Qurʾān », p. 59

4 : Ṣād, v. 29

5 : Al-Bukhārī (n° 6930) et Muslim (n° 1067)

6 : Muslim (n°: 1944)