Le mauvais soupçon sous couvert de religion

 

« Prends garde à une parole pour laquelle, si tu as raison, tu ne seras pas récompensé, et si tu te trompes, tu te charges d’un péché : il s’agit de la mauvaise opinion envers ton frère. »(1)

Cette parole courte de Bakr ibn ʿAbd Allah al-Muzanī رحمه الله devrait suffire à faire hésiter celui qui s’apprête à penser du mal de son frère.

Car que gagne-t-on réellement à avoir une mauvaise opinion de notre frère ?

Si on a vu juste, quelle récompense aura-t-on obtenue pour avoir nourri cette mauvaise opinion ? 

Et si on s’est trompé, on aura porté sur notre frère un jugement injuste et on se sera chargé d’un péché.

Voilà une balance que tout musulman devrait garder à l’esprit lorsqu’une mauvaise pensée à l’égard de son frère s’installe en lui : d’un côté, aucun mérite à espérer ; de l’autre, le risque de commettre une injustice.

Et pourtant, combien la mauvaise opinion s’installe facilement dans les cœurs.

Une parole est prononcée et, plutôt que de chercher à savoir ce que son auteur voulait réellement dire, on lui prête aussitôt les significations les plus défavorables.

Un acte pourrait recevoir plusieurs explications, mais on retient spontanément la pire.

Une information est rapportée et, avant même d’en vérifier la véracité ou d’entendre celui qu’elle concerne, les conclusions sont déjà tirées.

Peu à peu, on ne juge plus ce que l’on sait : on juge ce que l’on imagine.

C’est pourtant ce qu’Allah ﷻ interdit lorsqu’Il dit : Ô vous qui croyez ! Éloignez-vous de nombre de conjectures, car certaines sont péchés… ﴿(2)

Ce danger concerne chaque musulman.

Plus attristant encore est de voir la mauvaise opinion s’installer parfois chez certains étudiants en science et prédicateurs. Car si la science ne rend pas l’homme plus juste envers ses frères, plus prudent face à ce qu’on lui rapporte et plus retenu dans les jugements qu’il porte sur eux, alors où sont les traces de cette science dans son comportement ?

Celui qui apprend à exiger des preuves dans les questions de religion devrait être, plus que tout autre, réticent à porter atteinte à l’honneur de son frère sur la base d’une supposition, d’une interprétation ou d’un simple « on m’a rapporté ».

La science n’est pas seulement un ensemble de connaissances des avis des savants. Elle enseigne également la justice, la retenue, la vérification des informations, la préservation de l’honneur des musulmans et la crainte d’Allah dans les jugements que l’on porte sur eux.

Notre Seigneur ﷻ dit : Ô vous qui croyez ! Respectez scrupuleusement [vos devoirs] envers Allah et ne témoignez qu’en toute équité. Que l’aversion qu’éprouvent [les désobéissants] pour vous ne vous incite pas à être injustes. Soyez équitables, cela est plus proche de la piété. Et craignez Allah, car Allah connaît parfaitement vos agissements. ﴿(3)

Plus l’homme apprend, plus il devrait devenir prudent lorsqu’il s’agit de parler de son frère, et non plus téméraire.

Il est donc particulièrement étonnant de voir celui qui demande avec minutie : « Quelle est la preuve de cet avis religieux ? », se contenter, lorsqu’il s’agit de l’honneur sacré de son frère, de suppositions pour lesquelles il n’exige pas la même rigueur.

« Untel a dit cela. »

« On m’a rapporté qu’il avait fait ceci. »

« Plusieurs personnes disent la même chose. »

« Avec tout ce que l’on entend à son sujet, il doit bien y avoir quelque chose. »

Et progressivement, l’accumulation des « on-dit » tient lieu de réalité. La répétition produit une impression de certitude, alors même que chacun peut être en train de répéter une information dont il ignore lui-même l’origine, la fiabilité ou le contexte.

Or, le nombre de personnes qui répètent une chose ne dispense ni d’en vérifier la source et la fiabilité, ni de s’interroger sur la réalité de ce qu’elles rapportent.

De la même manière, la gravité d’un fait rapporté ne constitue pas une preuve de sa véracité. Bien au contraire : plus ce que l’on attribue à un musulman est grave et porte atteinte à son honneur, plus la prudence devrait être grande avant de le tenir pour établi.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille nier ce qui est manifeste ou rejeter une information simplement parce qu’elle nous déplaît.

La préservation de la religion, la réfutation de l’erreur et la mise en garde légiférée ont leur place. La bonne opinion envers son frère ne consiste ni à fermer les yeux sur des faits établis, ni à excuser systématiquement les erreurs, ni à appeler à une naïveté qui empêcherait de distinguer le vrai du faux.

Mais il existe une différence fondamentale entre constater et juger une parole ou un acte manifeste sur la base de faits établis, et construire autour de cette parole ou de cet acte tout un récit fondé sur des suppositions et des intentions que l’on prête à son auteur.

Et c’est peut-être précisément ici que le mauvais soupçon peut, parfois, se couvrir des apparences de la religion.

On croit défendre la vérité alors que l’on interprète une intention.

On croit faire preuve de vigilance alors que l’on bâtit sur une supposition.

On croit juger une parole alors que l’on finit par juger celui qui l’a prononcée bien au-delà de ce que cette parole permet réellement d’établir.

On croit préserver la religion alors que l’on risque de porter injustement atteinte à l’honneur d’un musulman.

La vigilance religieuse est nécessaire ; mais elle ne dispense jamais de la justice.

Un homme prononce une parole : on lui attribue immédiatement une intention sans même lui demander ce qu’il voulait dire.

Il ne s’exprime pas sur une affaire : son silence devient suspect.

Il partage ou recommande le contenu d’une personne : on en déduit qu’il approuve l’ensemble de ses paroles et de ses positions.

Il commet une erreur : celle-ci devient la clé à travers laquelle on relit tout son parcours.

Dans chacun de ces cas, une même question devrait revenir : Qu’est-ce que je sais réellement ?

C’est là une distinction essentielle.

La justice ne consiste pas à excuser toute erreur. Elle consiste aussi à ne pas ajouter à l’erreur ce que nous ne savons pas.

Avant de laisser s’installer une mauvaise opinion dans son cœur concernant son frère, chacun gagnerait donc à s’interroger :

Est-ce un fait établi, ou une précipitation de ma part ?

Ai-je entendu sa parole dans son intégralité et dans son contexte, ou seulement ce qui m’en a été rapporté ?

Ai-je vérifié l’information avant de la tenir pour vraie ?

Lui ai-je demandé ce qu’il voulait réellement dire ?

Existe-t-il une explication raisonnable qui ne nécessite pas de lui attribuer une mauvaise intention ?

Si je me trompe à son sujet, que répondrai-je devant Allah ?

Et peut-être la question la plus difficile : Pourquoi mon âme préfère-t-elle cette interprétation à une autre ?

Car le problème ne se trouve pas nécessairement chez celui que nous jugeons. Il peut aussi se trouver dans notre propre cœur.

Le croyant doit donc apprendre à surveiller non seulement ce que sa langue dit de ses frères, mais également ce que son cœur raconte à leur sujet. Et cette vigilance devrait être plus grande encore chez les prédicateurs et les étudiants en science. Toutes les pensées qui traversent le cœur ne sont certes pas maîtrisables, mais il est possible de refuser de les nourrir, de les transformer en certitudes, puis de bâtir sur elles des jugements et des prises de position.

Et c’est peut-être là que toute la profondeur de la parole de Bakr al-Muzanī رحمه الله apparaît.

Lorsqu’une mauvaise opinion envers ton frère se présente à toi, reviens à cette simple balance : Si tu as raison, qu’as-tu gagné  ? Et si tu as tort, de quoi viens-tu de te charger ?

Lorsque tous les éléments nécessaires pour juger avec justice ne sont pas réunis, la retenue est plus sûre.

Ainsi, la bonne opinion envers son frère ne révèle pas seulement notre manière de considérer les autres ; elle dit aussi quelque chose de l’état de notre propre cœur.

   

Implorant Allah de purifier nos cœurs de la mauvaise opinion et des faux soupçons, de préserver nos langues de l’injustice et de la médisance, de nous accorder l’équité envers ceux que nous aimons comme envers ceux avec lesquels nous divergeons, et fasse de la science que nous apprenons une cause d’humilité, de justice et de crainte envers Lui.

 

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

ʿĀdil Al-Ṣiqilī

pastedGraphic.png

1 : « Tahdhīb at-Tahdhīb » (v. 1, p. 425)

2 : Al-Ḥujurāt, v. 12

3 : Al-Māʾida, v. 8