L’importance du langage adéquat dans la prédication et l’appel à Allah

 

« Lorsqu’un homme recherchait la science, cela ne tardait pas à se voir dans son recueillement, dans son regard, dans sa langue, dans ses actes, dans sa prière, dans ses paroles et dans son ascétisme… »(1)

Cette parole profonde d’Al-Ḥasan al-Baṣrī رحمه الله met en lumière une réalité essentielle : la science authentique ne se limite pas à une accumulation de connaissances, elle se manifeste dans le comportement, et en particulier dans la manière de parler.

Ainsi, la langue du croyant — et plus encore celle de celui qui appelle à Allah — constitue l’un des indicateurs les plus visibles de la véracité de son engagement et de la profondeur de sa compréhension.

Or, force est de constater qu’une évolution préoccupante s’installe aujourd’hui dans ce domaine. Il est en effet de plus en plus fréquent de voir des personnes se présentant comme « prédicateurs » ou « étudiants en science » employer un langage qui, autrefois, aurait été unanimement rejeté.

Ce phénomène est d’autant plus frappant qu’il concerne des individus censés représenter un modèle et incarner une certaine élévation, tant dans leur comportement que dans leur parole.

Les causes de cette dérive sont multiples. Elle peut résulter d’un manque d’éducation et de formation méthodologique, d’une volonté de se conformer aux codes dominants, ou encore d’une recherche d’attention dans un environnement où la visibilité prime souvent sur la retenue.

Quelles qu’en soient les raisons, le constat demeure : certains adoptent désormais un langage inspiré des tendances contemporaines, reprenant des expressions familières, voire déplacées, qui n’ont pas leur place dans un discours religieux.

Ainsi, il n’est pas rare de voir des rappels accompagnés de propos marqués par la dérision, d’expressions ouvertement dévalorisantes ou d’un ton condescendant.

Des termes tels que « pseudo niqabettes », « homellettes » ou encore « QI négatifs » sont ainsi employés dans le discours de certains se réclamant de la prédication ou de l’étude de la science, comme s’ils relevaient d’une manière légitime de corriger ou d’enseigner.

Or, ce type de langage n’a jamais été reconnu comme une qualité, ni dans la religion, ni même dans les normes sociales les plus élémentaires. À toutes les époques, les élites — qu’il s’agisse des savants, des dirigeants ou des figures d’autorité — se sont distinguées par leur retenue, la dignité de leur parole et l’élévation de leur expression.

Cette distinction n’était pas un simple raffinement, mais le reflet d’une responsabilité. Plus la position d’un individu est élevée, plus son langage se doit d’être maîtrisé, mesuré et conforme à ce qu’il représente.

À l’inverse, le recours à un langage familier, relâché, voire vulgaire, a toujours été perçu comme un signe de légèreté et de manque de maturité, et non comme une marque de sincérité ou de courage.

Lorsqu’un tel langage s’installe dans la prédication, ses effets sont d’autant plus préoccupants. À force de se répéter, il banalise la dérision et le rabaissement, et finit par installer dans l’esprit de nombreux jeunes une image déformée de l’Islam et de la daʿwa, où la condescendance prend progressivement la place de la sagesse et de la bienveillance.

 

Le Coran : un modèle d’excellence dans le choix des paroles

Face à cette triste réalité, il est donc essentiel de rappeler la parole d’Allah, qui constitue la référence première en matière de prédication et de comportement.

Lorsqu’on médite le Coran, on constate qu’il ne se contente pas de transmettre un message ; il enseigne également la manière de le transmettre. À travers ses versets, on observe une insistance constante, exprimée sous différentes formes, sur la qualité de la parole, son choix et son impact.

Ainsi, Allah ordonne que la parole adressée aux gens soit belle, convenable, adaptée et empreinte de bienveillance. Il dit : … et adressez aux gens de bonnes paroles… ﴿(2)

Il ne s’agit donc pas simplement d’éviter l’insulte ou la vulgarité, mais d’atteindre un véritable niveau d’excellence dans l’expression.

Allah dit également : Et dis à Mes serviteurs d’user des meilleurs propos… ﴿(3)   

Ici, l’exigence est encore plus élevée. Il ne s’agit plus seulement de parler correctement, mais de choisir, parmi les différentes manières de s’exprimer, celle qui est la meilleure. Cela implique réflexion, maîtrise de soi et attention portée à l’effet produit sur l’interlocuteur.

Cette exigence apparaît également dans la manière de répondre au mal. Allah dit : … Réponds au mal de la meilleure façon… ﴿(4)

Ce verset montre que même face à une parole injuste, agressive ou provocatrice, la réponse du croyant ne doit pas s’aligner sur le niveau de son interlocuteur. Au contraire, elle doit s’élever.

Dans le même sens, Allah décrit les serviteurs du Tout Miséricordieux en disant : Les serviteurs du Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, et qui, lorsque les ignorants leur adressent [des propos mauvais] ne leur répondent que par de bonnes paroles. ﴿(5)

Ce verset est particulièrement éclairant. Il ne décrit pas une incapacité à répondre, mais une élévation dans la parole. Même face à l’ignorance, à la  provocation, à l’insulte ou à la moquerie, le croyant choisit un langage apaisé, maîtrisé et digne.

 

Le Prophète : un modèle d’excellence dans le langage

Ce cadre posé par le Coran trouve d’ailleurs son expression la plus parfaite dans la Sunna du Prophète , qui en constitue l’application vivante et concrète.

Le Prophète ne se distinguait pas seulement par la véracité de son message, mais également par la noblesse de son langage. Sa parole était claire, mesurée, accessible, tout en demeurant constamment élevée et empreinte de sagesse.

ʿĀʾisha رضي الله عنها rapporte ainsi que : « Le Messager d’Allah n’était ni grossier ni vulgaire. »(6)

Le Prophète a lui-même dit : « Le croyant n’est ni insultant, ni grossier, ni obscène. »(7)

La vulgarité, l’insulte ou le langage dégradant ne relèvent donc pas de la voie du croyant, et encore moins de celle du prédicateur.

Ce qui mérite d’être d’ailleurs particulièrement souligné, c’est que cette noblesse dans la parole ne disparaissait pas face aux difficultés. Au contraire, elle se manifestait avec encore plus d’évidence dans les situations les plus éprouvantes.

Lorsqu’il fut insulté, rejeté et agressé à Ṭāʾif, au point de saigner, le Prophète ne répondit ni par la colère ni par la dureté. Il leva plutôt les mains et dit : « Ô Allah, guide mon peuple, car ils ne savent pas ! »(8)

Cette invocation résume à elle seule une méthodologie complète. Elle montre que la dureté de l’épreuve ne justifie pas un abaissement dans la parole, mais appelle au contraire à une élévation dans le comportement.

Ces exemples, parmi beaucoup d’autres, montrent que même face à des situations choquantes ou éprouvantes, la parole du Prophète restait mesurée, digne et orientée vers la réforme, non vers l’humiliation.

Ils mettent en évidence une réalité fondamentale : la qualité du langage ne dépend pas des circonstances, mais du principe auquel on s’attache.

 

Revenir à une parole à la hauteur de la daʿwa

Ainsi, le langage n’est pas un simple détail dans la daʿwa. Il en constitue l’un des fondements. Il reflète la compréhension de celui qui parle, son éducation, sa sincérité et son attachement à la voie prophétique.

Une parole juste, mais mal exprimée, peut détourner les cœurs ; tandis qu’une parole sage et mesurée peut ouvrir des portes que la dureté ne fera que fermer.

À l’inverse, la vulgarité, la dérision et le rabaissement n’ont jamais été considérés comme des qualités. Ils ne relèvent ni de la fermeté, ni de la sincérité, mais d’un éloignement de l’éthique de la daʿwa, même lorsqu’ils sont présentés sous des apparences trompeuses.

C’est pourquoi il est nécessaire de rappeler, avec sincérité et bienveillance, que celui qui se place au devant de la scène de la prédication ou de l’enseignement porte une responsabilité particulière. Il ne représente pas seulement sa propre personne, mais, aux yeux de nombreux observateurs — musulmans comme non-musulmans — la religion elle-même.

La parole est un dépôt. Elle peut être une cause de guidée comme une cause d’égarement. Elle peut rapprocher les gens de la vérité ou les en éloigner. Et celui qui appelle à Allah sera interrogé, non seulement sur ce qu’il a dit, mais aussi sur la manière dont il l’a exprimé.

Dans un contexte où les paroles circulent rapidement et touchent un large public, la vigilance doit être encore plus grande. Car chaque mot prononcé, chaque expression employée, peut être repris, imité et amplifié.

Revenir à une parole mesurée, respectueuse et conforme à la voie prophétique, c’est préserver la dignité du message que l’on transmet. C’est également préserver les cœurs de ceux à qui l’on s’adresse.

 

Puisse Allah nous accorder de suivre la Sunna du Prophète dans l’appel à Lui, nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos actes, ainsi que la clairvoyance dans l’ordonnance du bien et l’interdiction du mal.

Qu’Il fasse de nous des clefs du bien et des verrous contre le mal. Qu’Il nous guide et guide par nous, car Il est Celui qui guide vers le droit chemin, et nous compte parmi ceux à propos desquels le Messager d’Allah  a dit « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. »(9)

 

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

ʿĀdil Aṣ-Ṣiqilī

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1 : Rapporté par Ibn al-Mubārak (n°79), Al-Dārimī (n°391) et Ibn ʿAbd al-Barr dans « Jāmiʿ bayān al-ʿilm wa faḍlih » (1/60, 127)

2 : Al-Baqara, v. 83

3 : Al-Isrāʾ, v. 53

4 : Fuṣṣilat, v. 34

5 : Al-Furqān, v. 63

6 : Al-Bukhārī (n° 6032) et Muslim (n°2327)

7 : Rapporté par Aḥmad ( n° 3839) et Al-Tirmidhī (n°1977). Il a été authentifié par Shaykh Al-Albānī.

8 : Muslim (n°1790)

9 : Muslim (n° 1944)