﷽
À notre époque, l’accès à la science religieuse n’a jamais été aussi facile. En quelques secondes, il est possible de consulter des fatwas, d’écouter des cours et de lire des paroles de savants autrefois réservées aux étudiants engagés. Cette facilité constitue, en apparence, une immense bénédiction.
Cependant, cette accessibilité s’est accompagnée d’un changement discret mais profond dans la manière d’aborder la religion. Beaucoup ne posent plus leurs questions aux gens de science, mais se tournent directement vers internet, l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux pour chercher eux-mêmes les réponses.
Ce glissement, qui peut sembler anodin, a en réalité engendré une série de dérives méthodologiques dont les conséquences sont aujourd’hui visibles.
Or, cette manière d’agir s’oppose à un principe fondamental clairement établi par Allah ﷻ dans Son Livre, lorsqu’Il dit : ﴾ Demandez donc aux gens du rappel si vous ne savez pas ! ﴿(1)
Ce verset pose un principe fondamental : la religion se prend auprès de ceux qui la maîtrisent. Or, contourner cette orientation au profit d’une recherche autonome mal encadrée revient à s’exposer à des erreurs que l’on ne perçoit pas soi-même.
Une illusion de compréhension : chercher seul dans les fatwas
L’une des premières manifestations de ce glissement apparaît dans la manière dont beaucoup abordent aujourd’hui les fatwas et avis des savants.
En effet, lorsqu’une personne consulte des fatwas en ligne, elle a souvent le sentiment d’accéder directement à la science. Elle lit une réponse, la comprend selon ses capacités, puis pense avoir saisi la règle religieuse.
Or, cette impression est trompeuse. Lire une réponse ne signifie pas en comprendre les fondements, ni les conditions, ni les limites. Une fatwa n’est pas un simple énoncé détaché de tout contexte ; elle est le résultat d’un raisonnement construit, reposant sur des principes, des preuves et une compréhension approfondie des textes. La fatwa change en fonction du temps, du lieu, des situations et des personnes.
C’est précisément pour cette raison que les savants ont établi une règle fondamentale, unanimement reconnue(2), selon laquelle la fatwa varie en fonction des époques, des lieux, des situations, des intentions et des habitudes. Cette règle revêt une importance majeure dans la compréhension des réponses juridiques, ainsi que dans le traitement des situations nouvelles.
Dans ce sens, l’imam Ibn al-Qayyim رحمه الله a dit : « Il convient au mufti d’être perspicace dans la connaissance des ruses des gens, de leurs tromperies, de leurs stratagèmes, ainsi que de leurs habitudes et de leurs usages. Car la fatwa change en fonction du changement du temps, du lieu, des habitudes et des situations, et tout cela fait partie de la religion d’Allah. »(3)
Ainsi, ce qui est perçu comme une réponse générale peut en réalité être lié à un cas particulier, et ne peut être correctement compris sans en maîtriser les fondements et les implications.
Cette difficulté ne relève pas d’un simple manque d’attention, mais trouve son origine dans un problème plus profond, qui touche à la manière même d’aborder la science religieuse.Une science sans fondements : l’absence de méthodologie
Derrière cette illusion se cache en effet un défaut essentiel : l’absence de méthodologie. La science religieuse ne se limite pas à des réponses, elle repose sur des fondements (uṣūl), des règles (qawāʿid) et une compréhension des divergences entre les savants. Sans cela, elle perd sa cohérence et sa justesse.
Celui qui ne possède pas ces outils ne peut pas distinguer entre ce qui est général et ce qui est spécifique, entre ce qui est constant et ce qui dépend des circonstances. Il ne perçoit pas non plus les causes des divergences entre les savants, et ne peut donc pas naviguer entre leurs avis de manière cohérente.
Cette absence de méthodologie apparaît notamment dans l’incapacité à comprendre les divergences entre les savants, qui constitue pourtant un fondement essentiel de la science religieuse. C’est sur ce point que les savants ont particulièrement insisté.
Il est rapporté de Qatāda ibn Diʿāma رحمه الله qu’il aurait dit : « Celui qui ne connaît pas les divergences n’a pas senti le parfum du fiqh. »(4)
En effet, celui qui ignore les divergences et les fondements des avis peut considérer comme correct ce qui est faible, et rejeter ce qui est plus solide, faute de pouvoir comparer et peser les preuves. À l’inverse, la connaissance des divergences permet de comprendre les positions des savants et d’éviter les contradictions dans leur application.
Mélanger les avis sans comprendre leurs fondements
Mais cette absence de méthodologie ne se limite pas à une mauvaise compréhension des textes ; elle conduit également à une recomposition incohérente des avis juridiques.
Une personne peut ainsi adopter un avis dans une question donnée, puis un autre avis dans une question similaire, sans réaliser que ces deux positions reposent sur une même divergence de fond. Ce phénomène ne relève pas d’un choix éclairé, mais d’une sélection fragmentée, opérée sans connaissance des principes qui structurent ces avis.
Ainsi, il n’est pas rare de voir certains accepter un type de preuve dans un domaine, puis le rejeter dans un autre, alors que la question de fond demeure identique. Ce qui varie n’est pas la règle elle-même, mais la perception qu’en a celui qui la consulte.
Ainsi, une personne peut suivre une position de Shaykh Al-Albānī رحمه الله, puis adopter une position de Shaykh Ibn Baz رحمه الله dans une autre question fondée sur le même type de preuve, sans percevoir que leur divergence repose sur une même analyse des sources.
Ce type de démarche aboutit à une incohérence méthodologique, où les avis sont choisis indépendamment de leurs fondements. La religion n’est alors plus abordée selon des principes stables, mais reconstruite au fil des réponses, au gré des situations et des préférences, sans unité ni cohérence.
Appliquer une fatwa hors de son contexte
Ces erreurs ne restent pas théoriques, mais se manifestent concrètement dans la manière dont les fatwas et avis de savants sont compris et appliqués.
L’une des conséquences les plus fréquentes de cette absence de méthodologie réside dans l’application de fatwas en dehors de leur contexte. Une personne lit une réponse donnée à une situation particulière, puis l’applique à sa propre situation, sans savoir si les deux cas sont réellement comparables.
Or, la réalité des situations humaines est complexe. Deux situations peuvent, en apparence, se ressembler, tout en comportant des différences subtiles mais déterminantes, qui influencent directement la réponse juridique. Des éléments liés aux intentions, aux circonstances ou aux conséquences peuvent ainsi modifier entièrement le jugement.
Il ne suffit donc pas de s’identifier à une réponse pour qu’elle s’applique à son propre cas. Ce qui a été dit pour une situation donnée ne vaut que dans la mesure où les conditions qui l’entourent sont effectivement réunies.
Ainsi, la fatwa n’est pas une règle abstraite que l’on applique mécaniquement, mais une réponse adaptée à une situation précise, qui nécessite une compréhension fine de la réalité.
Se transformer en mufti sans s’en rendre compte
Mais à ce stade, une transformation plus grave encore s’opère, souvent sans que la personne en ait conscience. Elle ne se contente plus de chercher pour elle-même, mais commence à répondre aux autres en s’appuyant sur ce qu’elle a trouvé.
Elle pense ainsi transmettre, alors qu’en réalité elle opère un choix, une adaptation et une application des paroles des savants. Or, cette démarche correspond précisément à l’acte de fatwa.
Même sans intention de s’élever à ce rang, la personne se place indirectement dans cette position, sans en avoir les outils, ni en mesurer la responsabilité.
Ce phénomène s’est accentué avec l’essor des réseaux sociaux et des outils numériques, qui facilitent la diffusion des réponses religieuses. Il est désormais courant de voir des personnes répondre à des questions variées en s’appuyant sur des paroles de savants, sans distinction claire entre la simple transmission et l’application à des cas particuliers.
Dans certains cas, cette dérive va plus loin encore. Certaines personnes proposent elles-mêmes de recevoir des questions, via des plateformes comme NGL ou d’autres supports similaires, puis d’y répondre en s’appuyant sur des fatwas et des paroles de savants, alors même qu’elles ne se considèrent pas comme étudiantes en science religieuse et ne disposent pas des outils nécessaires.
Or, la fatwa n’est pas une simple restitution d’informations : elle engage une responsabilité, car elle consiste à parler au nom de la religion d’Allah en appliquant un jugement à une situation précise.
Cette banalisation crée une confusion chez les gens, qui ne distinguent plus entre celui qui maîtrise la science et celui qui en relaie des extraits. Elle installe également une culture de la réponse rapide, au détriment de la prudence, de la rigueur et de la retenue qui caractérisaient les savants.
Revenir à la voie des savants
L’accès facilité aux paroles des savants est donc une bénédiction, à condition qu’il soit accompagné de méthodologie, de prudence et de conscience de ses limites.
C’est précisément dans ce sens qu’Allah ﷻ a établi un principe fondamental lorsqu’Il dit : ﴾ Allah vous ordonne de restituer les dépôts à leurs ayants droit… ﴿(5)
C’est pourquoi la voie droite consiste à revenir aux gens de science reconnus, ceux qui maîtrisent les fondements, connaissent les divergences et sont capables d’appliquer les textes avec justesse. Eux seuls sont en mesure de distinguer entre les situations, de peser les preuves et de répondre en tenant compte de la réalité.
À l’inverse, chercher seul sans outils, puiser dans les fatwas sans en comprendre les fondements, puis répondre aux autres sans en mesurer les implications, conduit progressivement à une illusion de compréhension, à des erreurs dans l’application, puis à une prise de parole non maîtrisée.
Revenir aux gens de science reconnus, c’est rétablir l’équilibre entre transmission et responsabilité, entre accès à la science et respect de ses exigences. C’est reconnaître que la science ne réside pas seulement dans les textes, mais dans leur compréhension, leur contextualisation et leur application juste.
Puisse Allah nous accorder de suivre la Sunna du Prophète ﷺ dans l’appel à Lui, nous accorder la sincérité dans nos paroles et nos actes, ainsi que la clairvoyance dans l’ordonnance du bien et l’interdiction du mal.
Qu’Il fasse de nous des clefs du bien et des verrous contre le mal. Qu’Il nous guide et guide par nous, car Il est Celui qui guide vers le droit chemin, et nous compte parmi ceux à propos desquels le Messager d’Allah ﷺ a dit « Celui qui montre un bien a la même récompense que celui qui l’a fait. » (6)
Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :
ʿĀdil Aṣ-Ṣiqilī

1 : Al-Naḥl, v. 43
2 : « Al-Furūq » (v. 1, p. 176)
3 : « Iʿlām al-Muwaqqiʿīn » (v. 5, p. 84)
4 : Ce récit a été rapporté par Ibn ʿAbd al-Barr dans « Jāmiʿ bayān al-ʿilm wa faḍlih » (n° 1520). La chaîne de transmission comporte Abū ʿĀṣim et Saʿīd, tous deux considérés comme faibles par les spécialistes du hadith. Toutefois, le sens de cette parole est correct.
5 : Al-Nisā , v. 58
6 : Muslim (n° 1944)