Les illusions d’ici-bas et les trésors de l’au-delà

 

« Si tu vois que les gens se livrent à l’accaparement de l’or et de l’argent, constitue-toi un trésor grâce à ces mots : « Ô Seigneur, je Te demande de me raffermir dans l’Ordre et de m’inspirer la fermeté dans la droiture. Je Te demande de mettre à ma disposition les facteurs qui favorisent Ta miséricorde et déterminent Ton pardon. Je Te demande de me permettre d’être reconnaissant pour Ton bienfait et de parfaire Ton adoration. Je Te demande un coeur sain et une langue véridique. Et je cherche refuge auprès de Toi contre le mal que Tu connais [et que j’ignore], et j’implore Ton pardon pour mes manquements que Tu connais, car c’est Toi qui est le parfait connaisseur de l’invisible ! »(1) »(2)

À une époque où ces tentations existaient déjà, mais sous des formes différentes, le Prophète a, à travers ces quelques mots, orienté ses compagnons vers une richesse d’un tout autre ordre. Une richesse qui ne se mesure ni en or ni en argent, mais en fermeté, en sincérité et en droiture.

Cette parole prophétique semble aujourd’hui plus actuelle que jamais. Les formes ont changé, mais la réalité est la même. Là où hier l’or et l’argent symbolisaient la richesse, aujourd’hui ce sont les écrans qui brillent, les vitrines qui attirent, les tendances qui dictent. On voit de nombreux jeunes se presser à la sortie du dernier iPhone, pour acquérir un objet dont l’éclat s’effacera en quelques mois. D’autres dépensent sans compter pour multiplier les vêtements, suivre les modes éphémères, acquérir des voitures toujours plus coûteuses ou parcourir le monde à la recherche de destinations « tendances ».

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a changé de visage. Il ne s’agit plus seulement d’accumuler, mais de montrer, de suivre, de se comparer. Les cœurs s’attachent, souvent sans s’en rendre compte, à ce qui est temporaire, instable, et voué à disparaître. Et dans cette agitation, la parole d’Allah demeure claire et intemporelle : La course à l’accumulation vous distrait [de la recherche de l’au-delà] ﴿(3)

Jusqu’à ce que l’homme en vienne à négliger, puis à oublier pourquoi il a été créé, et vers quoi il retournera inévitablement.

 

« …constitue-toi un trésor… » : une réforme du regard

C’est précisément dans ce contexte que cette parole du Prophète prend toute sa profondeur. À travers ces quelques mots, il ne s’est pas contenté de détourner du bas-monde ; il a enseigné par quoi le remplacer. Car délaisser une chose sans la remplacer par ce qui est meilleur laisse un vide, tandis que cette invocation vient remplir le cœur d’un trésor réel et durable.

Ce hadith opère d’abord une réforme du regard. Il ne condamne pas la possession, mais l’obsession. Il ne critique pas l’usage des biens, mais leur place dans le cœur. Le croyant n’est pas appelé à fuir le monde, mais à ne pas s’y perdre.

Dans un monde où la valeur d’une personne est souvent mesurée à ce qu’elle possède, cette parole vient rétablir un critère oublié : celui du cœur. Car ce qui enrichit réellement l’homme n’est pas ce qu’il accumule, mais ce qui l’élève.

Le Prophète a dit : « La richesse ne consiste pas dans l’abondance des biens, mais la vraie richesse est celle de l’âme. »(4)

 

« …je Te demande de me raffermir dans l’Ordre… » : la fermeté

Puis vient la première demande : « Ô Seigneur, je Te demande de me raffermir dans l’Ordre… »

La guidée ne consiste pas seulement à connaître la vérité, mais à s’y maintenir. Combien de personnes reconnaissent le bien sans parvenir à s’y tenir durablement ? Combien avancent un temps, puis reculent face à une épreuve, une tentation ou une fatigue ?

À une époque où les sollicitations sont nombreuses, où les distractions sont permanentes, où les influences se multiplient, la fermeté devient une grâce indispensable. Elle est ce qui protège le cœur lorsque les ambiguïtés apparaissent, et ce qui préserve la droiture lorsque les passions se renforcent.

Et Allah dit : Ceux qui disent : “Notre Seigneur est Allah !” puis se tiennent sur la voie droite… ﴿(5)

Beaucoup commencent avec sincérité, mais peu persévèrent. Beaucoup s’engagent, mais se fatiguent. Et seul celui qu’Allah raffermit demeure droit malgré les vents.

 

« …et la détermination dans la droiture… » : la force intérieure

Puis il demande : « la détermination dans la droiture » Ici se révèle une faiblesse bien contemporaine : celle de connaître le bien sans avoir la force de s’y tenir.

Il ne suffit pas de voir la vérité pour la suivre. L’âme hésite, retarde, trouve des excuses, cherche parfois à concilier entre le vrai et ce qui lui est plus facile. C’est là que la détermination devient essentielle.

Cette résolution intérieure pousse le serviteur à agir conformément à ce qu’il sait, même lorsque cela lui demande un effort, même lorsqu’il doit se distinguer, même lorsqu’il doit renoncer à ce qu’il aime.

Or le Prophète nous a enseigné que la vraie force n’est pas celle du corps, mais celle du cœur : « Le fort n’est pas celui qui terrasse [les autres], mais celui qui se maîtrise lorsqu’il est en colère. »(6)

 

« …les causes de Ta miséricorde et de Ton pardon… »

Le Prophète enchaîne ensuite par des demandes qui englobent toute la vie du croyant. Il demande les causes de la miséricorde d’Allah et celles de Son pardon, rappelant que le serviteur vit constamment entre besoin de clémence et nécessité de pardon.

Aucun serviteur ne peut se passer de la miséricorde d’Allah, et aucun n’est à l’abri du péché nécessitant Son pardon. Entre les manquements et les insuffisances, entre ce qui est visible et ce qui est caché, l’homme demeure dépendant de son Seigneur.

Demander les causes de la miséricorde, c’est demander à être guidé vers les œuvres qui rapprochent d’Allah. Et demander les causes du pardon, c’est reconnaître ses fautes et chercher à en être purifié.

Et Allah dit : Ma miséricorde embrasse toute chose. ﴿(7)

 

« …être reconnaissant et bien T’adorer… »

Puis il demande la capacité de remercier pour les bienfaits et d’adorer Allah de la meilleure manière.

Beaucoup de gens jouissent des bienfaits sans en prendre conscience réellement. Ils consomment, utilisent, profitent… sans que leur cœur ne s’attache à Celui qui les leur a accordés. Or, la reconnaissance n’est pas seulement une parole, mais un état du cœur qui se manifeste dans les actes.

De même, l’adoration peut être accomplie de manière habituelle, sans présence ni excellence. Mais lorsque le serviteur demande à Allah de parfaire son adoration, il demande à atteindre une adoration vivante, sincère, conforme et appliquée.

Et Allah dit : Si vous êtes reconnaissants, J’augmenterai [Mes bienfaits] sur vous… ﴿(8)

 

« …un cœur sain et une langue véridique… »

Puis il demande un cœur sain et une langue véridique. Et c’est là le cœur du sujet.

Car dans un monde où l’apparence prend souvent le dessus, la réforme intérieure est négligée. Pourtant, c’est le cœur qui dirige, et c’est lui qui sera jugé en premier. S’il est sain, les actes se rectifient. S’il est corrompu, rien ne peut véritablement s’améliorer.

Un cœur sain est un cœur préservé des maladies invisibles : l’ostentation, l’orgueil, la jalousie, l’attachement excessif au bas-monde. Et lorsque ce cœur se purifie, la langue devient véridique, sincère, éloignée du mensonge et de l’exagération.

Allah dit : Le Jour où ni les biens ni les enfants ne seront d’aucune utilité, 88﴿ sauf pour celui qui viendra à Allah avec un cœur sain. ﴿(9)

 

« …je Te demande le bien que Tu sais… » : l’humilité

Ensuite, le serviteur reconnaît son ignorance. Dans un monde où chacun pense savoir ce qui est bon pour lui, cette parole enseigne une humilité profonde.

L’homme peut désirer une chose pensant qu’elle est bénéfique, alors qu’elle lui nuit. Il peut repousser une chose pensant qu’elle est mauvaise, alors qu’elle est en réalité un bien pour lui. Cette invocation replace le serviteur à sa juste place : celle de celui qui ne sait pas parfaitement.

Il s’en remet alors à la science d’Allah, qui connaît ce qui est apparent et ce qui est caché, ce qui est immédiat et ce qui est futur.

Et Allah dit : Allah sait, tandis que vous ne savez pas. ﴿(10)

 

« …je Te demande pardon… » : la conclusion du croyant

Enfin, il conclut par la demande de pardon. Après avoir demandé les plus grandes choses, le serviteur revient à lui-même, à ses manquements, à ses fautes, à ses insuffisances.

Cela montre que, même dans ses efforts, le croyant ne s’appuie jamais sur ses œuvres. Il sait qu’il ne peut être sauvé que par la miséricorde d’Allah, et que ses actes, aussi nombreux soient-ils, restent imparfaits.

Ainsi, la demande de pardon vient clore l’invocation comme une reconnaissance de la faiblesse humaine et un retour vers Allah.

Le Prophète a dit : « Tous les fils d’Adam commettent des fautes, et les meilleurs des fautifs sont ceux qui se repentent. »(11)

 

Une richesse qui demeure

Ainsi, ce hadith n’est pas une simple invocation. C’est un programme de réforme complet. Une boussole dans un monde qui distrait. Une lumière dans une époque où tout attire sauf l’essentiel.

Il ne se contente pas de détourner du bas-monde, mais il enseigne au croyant par quoi le remplacer. Il ne se limite pas à corriger les actes visibles, mais il réforme le cœur, la langue, l’intention et la relation avec Allah.

Dans un monde où les repères se brouillent, où les priorités s’inversent, cette invocation redonne au croyant une direction claire. Elle lui rappelle que la réussite ne réside pas dans ce que les gens voient, mais dans ce qu’Allah agrée.

Pendant que certains courent après la dernière tendance, le croyant court après la droiture. Pendant que les gens accumulent ce qu’ils laisseront derrière eux, il accumule ce qui l’accompagnera dans sa tombe.

Car viendra un jour où ni les biens, ni les apparences, ni les possessions ne seront d’aucune utilité. Un jour où seul comptera ce que le cœur aura porté, ce que la langue aura dit avec sincérité, et ce que les actes auront réellement valu auprès d’Allah.

Car la véritable richesse n’est pas dans ce que l’on possède ici-bas… mais dans ce que l’on emporte avec soi dans l’au-delà.

 

Demandant à Allah de ne pas faire de ce bas-monde notre plus grande préoccupation, ni le terme de notre savoir.

Le conjurant de purifier nos cœurs, de les détacher de ce qui disparaît, et de les attacher à ce qui demeure.

L’implorant de nous accorder la fermeté dans la vérité, la sincérité dans les intentions, et la droiture dans les actes.

Et espérant qu’Il fasse de cette invocation un trésor pour nous dans cette vie et dans l’au-delà.

 

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

ʿĀdil Aṣ-Ṣiqilī

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1 : L’invocation en phonétique : « Allāhumma innī as’aluka al-thabāta fī al-amr, wa al-ʿazīmata ʿalā al-rushd, wa as’aluka mūjibāti raḥmatika, wa ʿazāʾima maghfiratika, wa as’aluka shukra niʿmatika, wa ḥusna ʿibādatika, wa as’aluka qalban salīman, wa lisānan ṣādiqan, wa as’aluka min khayri mā taʿlam, wa aʿūdhu bika min sharri mā taʿlam, wa astaghfiruka limā taʿlam, innaka anta ʿallāmu al-ghuyūb »

2 : Rapporté par Ibn Abī Shaybah (n° 29971), Aḥmad (n° 17155), Al-Tirmidhī (n° 3407), Al-Nasāʾī (n° 1304), Al-Ṭabarānī (n° 7135) et Al-Ḥākim (n° 1872). Il a été authentifié par Shaykh Al-Albānī dans « Al-Silsila al-Ṣaḥīḥa » (n°3228)

3 : Al-Takāthur, v. 1

4 : Al-Bukhārī (n° 6446) et Muslim (n° 1051)

5 : Fuṣṣilat, v. 30

6 : Al-Bukhārī (n° 6114) et Muslim (n° 2609)

7 : Al-Aʿrāf, v. 156

8 : Ibrāhīm, v. 7

9 : Al-Shuʿarāʾ, v. 88 – 89

10 : Al-Baqara, v. 216

11 : Rapporté par Aḥmad (n° 13049), Ibn Mājah (n° 4251) et al-Tirmidhī (n° 2499). Il a été authentifié par Shaykh Al-Albānī.