Remarques autour de l’ouvrage « Prophète » : un exemple concret à la lumière des sources

 

Dans un précédent article intitulé « Remarques autour de l’ouvrage “Le Prophète” publié chez Tawbah »(1), nous avions attiré l’attention sur certaines interrogations méthodologiques. Comme nous l’y affirmions clairement, l’objectif n’était ni de contester l’intention de l’auteur, ni de nier l’utilité d’un récit accessible destiné à un public novice, mais d’inviter à réfléchir, avec sérénité et lucidité, sur la cohérence entre les engagements méthodologiques affichés et la manière concrète dont les récits sont présentés au lecteur. Il s’agissait également de rappeler que la réputation d’une maison d’édition, aussi respectable soit-elle, ne saurait à elle seule garantir la rigueur scientifique du contenu proposé(2). Car s’il est naturel de faire confiance à une maison d’édition connue, il n’en demeure pas moins que, dans les sciences religieuses, la vérité ne se mesure ni à la notoriété d’un label, ni à la qualité d’une couverture, mais à la solidité des sources et à la fidélité à la méthodologie des savants.

Depuis la publication de cet article, certains lecteurs sincères nous ont contactés. Ayant acheté l’ouvrage par confiance, ils se sont interrogés sur les remarques ou les inexactitudes que l’on pouvait relever à la lecture.

C’est précisément pour répondre à cette attente, et toujours dans un esprit fraternel et constructif, qu’il nous a semblé nécessaire de donner un exemple précis. Il est toutefois important de préciser d’emblée que cet exemple n’est ni le seul point discutable que l’on pourrait relever à la lecture de l’ouvrage, ni un cas isolé sans portée.

Relever l’ensemble des points problématiques, les analyser un à un et les documenter nécessiterait une étude longue, détaillée et exhaustive de l’ouvrage, ce qui n’est ni l’objet de cet article, ni l’intention de cette démarche.

Le propos est ailleurs : il s’agit de montrer, à travers un exemple concret, le décalage entre le niveau d’exigence affiché dans la postface et la méthode réellement appliquée, ainsi que les difficultés que l’on peut rencontrer lorsque les sources ne sont pas identifiées. En l’absence d’indications permettant de remonter au texte d’origine ou à l’avis précis d’un savant, le lecteur ne peut ni vérifier l’information, ni comprendre les éventuelles divergences, ni apprécier la manière dont les choix ont été opérés.

C’est dans ce cadre précis, et dans cet esprit constructif, que nous avons choisi de nous limiter volontairement à un seul exemple. Non parce qu’il n’y aurait rien d’autre à relever, mais parce qu’un cas clairement documenté suffit à mettre en lumière une manière de procéder et à en interroger la cohérence. Multiplier les exemples n’est pas nécessaire lorsque la problématique apparaît déjà de façon nette à travers un seul.

 

1. Exemple tiré de l’ouvrage Le Prophète

C’est donc à partir de ce cadre, et dans cette logique précise, que nous avons choisi de nous arrêter sur une formulation particulière de l’ouvrage, afin d’en interroger le fondement au regard des sources.

En effet, l’auteur y indique que, lorsque le père du Prophète est décédé, ce dernier se trouvait dans son deuxième mois de gestation dans le ventre de sa mère(3). Cette précision peut, à première vue, sembler anodine. Elle n’altère ni le sens général du récit, ni les grands enseignements de la sīra, et beaucoup de lecteurs la liront sans s’y arrêter. Toutefois, dès lors que l’ouvrage revendique un appui sur des récits authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith, une telle datation appelle naturellement à être examinée à la lumière des textes. Car ce n’est pas tant le fait de mentionner un détail qui pose question, mais c’est plutôt le statut scientifique qui lui est implicitement accordé lorsqu’il est intégré au récit sans indication particulière.

 

2. Que disent les sources

Lorsqu’on revient aux grandes références de la sīra, la première chose qui frappe est que la majorité des bibliographes s’accordent pour indiquer que le père du Prophète est décédé alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère, sans aucune précision quant au mois de gestation. C’est le cas notamment de l’imam Ibn Al-Qayyim(4), Ibn Kathīr(5), Ibn Sayyid Al-Nās(6), Al-Ṣāliḥī(7), Al-ʿUmarī(8), ainsi que Shaykh Al-Albānī(9).

Certains auteurs vont plus loin et qualifient explicitement cet avis. Al-Balādhurī(10), Ibn Al-Athīr(11) et Al-Maqrīzī(12) l’expriment comme étant l’avis établi. Ibn Kathīr(13) le présente comme l’avis le plus connu, tandis qu’Ibn Al-Qayyim(14) le désigne clairement comme l’avis le plus authentique. C’est également cette position qui est retenue et soutenue par Ibn Isḥāq(15), Al-Wāqidī et Ibn Saʿd(16), ainsi que par Al-Ḥākim et Al-Dhahabī(17). L’imam Ibn Al-Jawzī(18) rapporte même que c’est l’avis sur lequel s’accorde la plupart des auteurs de sīra.

Ce n’est que dans un second temps que les sources mentionnent les divergences. Celles-ci situent le décès après la naissance, avec des datations variables : sept mois, vingt-huit mois, un an, deux ans, etc. C’est dans ce cadre précis que l’on voit apparaître la mention des « deux mois », rapportée comme une version parmi d’autres. Toutefois, la plupart des formulations, qu’elles soient explicites ou simplement suggestives, indiquent qu’il s’agirait de deux mois après la naissance(19). On trouve également, de manière plus marginale, une mention situant ce délai au deuxième mois de la gestation(20).

Ainsi, la lecture attentive des sources met clairement en évidence que l’avis majoritaire des biographes, et celui qui est présenté comme le plus authentique, est que le père du Prophète est décédé alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère, sans aucune précision quant au mois de gestation.

Par ailleurs, au regard du fait que la majorité des auteurs qui mentionnent la durée de « deux mois » l’entendent comme étant postérieure à la naissance, il apparaît que l’interprétation de cette durée comme correspondant au deuxième mois de gestation repose sur une lecture isolée et non étayée par des récits explicites. En l’absence de tout texte clair, même faible, venant appuyer cette formulation, elle ne peut être considérée ni comme dominante, ni comme solidement établie.

 

3. La version des « deux mois » de gestation

De plus, même si la version des « deux mois » de gestation a été rapportée dans certaines sources, il convient de rappeler qu’elle n’est pas la version la plus authentifiée selon les critères des savants du hadith.

Dès lors, une question se pose – très respectueusement et sans aucune intention polémique – au regard de ce que l’auteur de l’ouvrage Prophète affirme dans sa postface :

« nous nous sommes appuyés sur une sélection de plus d’une dizaine de travaux de recherche et d’ouvrages dont les récits ont été authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith. »(21) Si tel est bien le cadre revendiqué, et nous n’avons aucune raison d’en douter, alors la cohérence méthodologique voudrait que soit privilégiée la version majoritaire et la plus authentifiée – à savoir que le père du Prophète ﷺ est décédé alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère, sans précision de mois – ou sinon, que soient signalées les raisons ayant motivé le choix d’affirmer que cela a eu lieu lorsqu’il était au « deuxième mois de gestation », surtout lorsque cet avis est discuté, minoritaire ou non retenu par les savants du hadith.

C’est précisément ici que se situe le cœur du problème. En intégrant dans le fil du récit une précision comme celle du « deuxième mois de gestation » sans aucune indication particulière, le lecteur est naturellement conduit à croire que cette information est authentifiée selon la méthodologie des savants du hadith, alors que ce n’est pas le cas ici.

Dès lors, une question légitime se pose : si une telle imprécision est intégrée de cette manière à un endroit précis du récit, le lecteur est en droit de s’interroger sur le traitement réservé aux autres informations. Ont-elles toutes fait l’objet du même degré de vérification ? Ont-elles toutes été retenues selon les mêmes critères d’authentification ?

Cette question est d’autant plus légitime que le lecteur novice, auquel s’adresse en grande partie ce type d’ouvrage, n’a ni les connaissances nécessaires pour repérer ce genre de détail, ni le temps, ni les outils pour vérifier chaque information. Il lit en confiance, s’appuyant naturellement sur la méthodologie affichée dans la postface.

Or, lorsque cette méthodologie – qui revendique un alignement sur les récits authentifiés selon les règles de la science du hadith – n’est pas clairement suivie dans le corps du texte, que les divergences ne sont pas signalées, qu’aucun cadre explicatif n’est donné sur la manière dont les choix sont opérés, qu’aucun index méthodologique n’est proposé, et qu’aucune source précise ne permet de remonter au texte d’origine ou à l’avis d’un savant déterminé, le lecteur se trouve privé des repères nécessaires pour exercer un discernement éclairé.

Ce n’est donc pas seulement une question de détail ponctuel, mais bien une question de transparence méthodologique et de cohérence entre la méthode affichée et la méthode effectivement appliquée. Lorsqu’un ouvrage se présente comme fondé sur des récits authentifiés, la responsabilité est d’autant plus grande de baliser clairement ce qui est établi, ce qui est discuté, et ce qui relève de choix interprétatifs.

 

Conseil fraternel autour de la méthodologie 

En définitive, cette démarche n’a nullement pour objet de discréditer le travail accompli, ni de contester la sincérité de l’intention. Elle vise uniquement, comme nous l’avions déjà souligné, à attirer l’attention avec toute la fraternité requise sur une exigence centrale de la transmission religieuse : la transparence méthodologique.

L’exemple que nous avons choisi d’examiner ici n’a pas vocation à résumer l’ensemble de l’ouvrage, ni à épuiser toutes les interrogations possibles. Il a simplement pour but d’illustrer concrètement, par un cas précis, la manière dont certaines informations peuvent être intégrées au récit avec un statut implicite, et ce que cela révèle, plus largement, de la méthode employée.

Nous nourrissons enfin l’espoir que ces remarques, formulées dans un esprit de conseil sincère et de respect, pourront être reçues comme une contribution constructive à un travail déjà conséquent. Si elles venaient à susciter, chez l’auteur — qu’Allah le préserve —, une réflexion méthodologique, un éclairage complémentaire ou un ajustement dans une future édition, cela ne pourrait qu’ajouter en clarté et en solidité à l’ouvrage, et servir encore davantage la noble finalité qu’il poursuit : faire connaître la vie du Messager d’Allah ﷺ avec justesse, dignité et fidélité aux exigences de la science.

 

Demandant à Allah, le Très-Haut, de pardonner nos fautes, de purifier nos intentions et de faire de ces modestes remarques un conseil sincère qui ne recherche que Son agrément.

 

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

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1 : « Remarques autour de l’ouvrage « Le Prophète » publié chez Tawbah », publié le 14 décembre : https://dourous-alsiqili.net/remarques-autour-de-louvrage-le-prophete-publie-chez-tawbah/

2 : « Cette maison d’édition est fiable, celle-ci ne l’est pas ! Quand l’étiquette remplace la vérité. », publié le 3 décembre : https://dourous-alsiqili.net/cette-maison-dedition-est-fiable-celle-ci-ne-lest-pas-quand-letiquette-remplace-la-verite/

3 : Prophète, édition Tawbah, p. 51 

4 : Zād al-Maʿād (1/75)

5 : Al-Fuṣūl fī Sīrat al-Rasūl (p. 92) et Al-Bidāya wa al-Nihāya (3/382)

6 : Nūr al-ʿUyūn fī Talkhīṣ Sīrat al-Amīn al-Maʾmūn (p. 16)

7 : Subul al-Hudā wa al-Rashād (1/331)

8 : Al-Sīra al-Nabawiyya al-Ṣaḥīḥa (p. 95-96)

9 : Ṣaḥīḥ al-Sīra al-Nabawiyya (p. 13)

10 : Ansāb al-Ashrāf (1/101) 

11 : Al-Iktifāʾ (1/108)

12 : Imtāʿ al-Asmāʿ (1/9)

13 : Al-Fuṣūl fī Sīrat al-Rasūl (p. 92) et Al-Bidāya wa al-Nihāya (3/382)

14 : Zād al-Maʿād (1/75)

15 : Al-Sīra al-Nabawiyya al-Ṣaḥīḥa (p. 95-96)

16 : Al-Bidāya wa al-Nihāya (3/383)

17 : Subul al-Hudā wa al-Rashād (1/331) 

18 : Subul al-Hudā wa al-Rashād (1/331)

19 : Al-Iktifāʾ (1/108), Al-Bidāya wa al-Nihāya (3/383), Nūr al-ʿUyūn fī Talkhīṣ Sīrat al-Amīn al-Maʾmūn (p. 16) et Imtāʿ al-Asmāʿ (1/9)

20 : Subul al-Hudā wa al-Rashād (1/331) et Al-Lu’lu’ al-Maknūn fī Sīrat al-Nabī al-Ma’mūn (1/70)

21 : Prophète, édition Tawbah, p. 757