Remarques autour de l’ouvrage « Le Prophète » publié chez Tawbah

 

Il est difficile de nier qu’il existe aujourd’hui, parmi les lecteurs francophones, un besoin réel d’ouvrages capables de s’adresser à un public novice. Beaucoup sont éloignés des sources arabes, rebutés par la technicité des manuels ou déroutés par la densité des études spécialisées. Leur soif est sincère, leur désir authentique, mais l’offre réellement adaptée demeure rare.

Dans ce paysage éditorial souvent aride, tout ouvrage promettant une approche plus vivante, plus sensible et plus accessible suscite naturellement l’attention. C’est dans ce contexte que la parution du nouvel ouvrage des éditions Tawbah, intitulé Le Prophète, a été accueillie avec un enthousiasme manifeste. Dès les premières annonces, et avant même toute lecture, les réactions se sont multipliées : salutations, partages, recommandations.

Il faut reconnaître que la promesse affichée en quatrième de couverture est particulièrement séduisante : « Ici, tout est vrai… »

Toutefois, ni les ambitions affichées, ni la renommée d’une maison d’édition ne peuvent, à elles seules, constituer un gage de vérité, de solidité ou de rigueur. Comme le rappelle l’adage bien connu : « On ne juge pas un livre à sa couverture. »

Il apparaît dès lors nécessaire, non pour contester la valeur du travail accompli, mais pour en apprécier la portée réelle, de s’arrêter sur la méthodologie suivie par l’auteur. Celle-ci constitue en effet la clé d’entrée de tout ouvrage : elle en définit les fondations, en précise l’ambition scientifique et oriente la lecture.

C’est dans cet esprit, avec un profond respect pour l’effort fourni par l’auteur, Nabil Aliouane — qu’Allah le préserve —, et sans intention polémique, que s’inscrivent les modestes remarques qui suivent, consacrées à certaines questions relatives à la rigueur scientifique, à la transparence méthodologique et à la confiance parfois accordée trop rapidement à un ouvrage.

 

Les engagements annoncés par l’auteur

Une fois ce cadre posé, il convient naturellement de revenir à ce que l’auteur annonce lui-même. Car avant d’examiner un ouvrage à l’aune de critères méthodologiques, le premier pas consiste à considérer les principes qu’il revendique, les précautions qu’il affirme prendre et les garanties qu’il présente au lecteur. Ce sont ces déclarations initiales qui fixent l’horizon de lecture et permettent ensuite d’apprécier la cohérence entre l’intention affichée et la réalisation concrète.

Les pages finales de l’ouvrage, et plus particulièrement la section intitulée Fondement, jouent ici ce rôle central. Loin d’être un simple appendice personnel, elles constituent le positionnement méthodologique explicite de l’auteur et définissent le cadre dans lequel le récit est proposé au lecteur.

Dans cette section, l’auteur rappelle que la sīra relève d’un champ étroitement lié à la Sunna et qu’elle repose en grande partie sur des récits transmis par chaînes. À ce titre, il insiste sur la nécessité d’un travail d’authentification et de recoupement des récits, rappelant que l’examen minutieux de la chaîne de transmission constitue un point de départ indispensable dans l’étude de la sīra.

Enfin, l’auteur reconnaît explicitement ne pas être spécialiste des sciences du hadith ni de la sīra. Il explique néanmoins : « Nous nous sommes appuyé sur une sélection de plus d’une dizaine de travaux de recherches et d’ouvrages dont les récits ont été authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith. » (p. 757)

Une telle déclaration laisse entendre que le travail narratif repose sur un socle solide, constitué d’ouvrages choisis avec soin et conformes aux critères d’authentification reconnus dans la tradition savante. À ce stade, le lecteur est donc en droit d’attendre un récit littéraire, certes, mais solidement adossé à des références identifiables et à une méthodologie clairement assumée.

 

Une première interrogation méthodologique

C’est précisément à la lumière de ces engagements, formulés par l’auteur lui-même, que l’ouvrage mérite d’être examiné avec attention. C’est à partir de ce socle revendiqué que certaines questions émergent progressivement, non par esprit de contestation, mais par simple souci de cohérence méthodologique.

L’auteur indique en effet avoir fait le choix — afin de préserver la fluidité du récit et la continuité de la narration — de ne pas mentionner systématiquement les sources. Ce parti pris est explicitement assumé et peut, dans une certaine mesure, se comprendre dans le cadre d’un ouvrage destiné à un large public, soucieux d’éviter une surcharge technique susceptible de freiner la lecture.

Toutefois, ce choix appelle naturellement une interrogation. Lorsqu’un ouvrage affirme s’appuyer sur des récits authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith, la question se pose de savoir comment le lecteur peut identifier les fondements sur lesquels reposent les récits qui lui sont présentés comme établis, dès lors que les sources ne sont pas indiquées.

Cette interrogation ne porte ni sur la forme littéraire adoptée, ni sur la sincérité de la démarche, ni sur la pertinence du projet en tant que tel. Elle concerne plus précisément la manière dont les engagements méthodologiques annoncés se traduisent concrètement dans la structure éditoriale de l’ouvrage.

Cette question ne demeure pas théorique. Elle se manifeste très concrètement dès lors que l’on s’interroge sur les moyens effectivement offerts au lecteur pour appréhender la méthodologie revendiquée. Autrement dit, elle conduit à s’arrêter sur un point précis : l’identification des sources réellement mobilisées dans l’ouvrage.

 

L’absence de sources identifiables

Car, lorsque l’auteur affirme s’être appuyé sur « plus d’une dizaine de travaux de recherche et d’ouvrages dont les récits ont été authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith », le lecteur est légitimement conduit à s’interroger sur la nature de ces références et sur la manière dont elles ont été mobilisées.

Or, à la lecture de l’ouvrage, force est de constater qu’aucune indication précise n’est fournie à ce sujet. Ni bibliographie détaillée, ni liste indicative des ouvrages consultés, ni annexe permettant d’identifier les sources principales ne viennent éclairer le lecteur sur le socle documentaire effectivement utilisé. Cette absence ne concerne pas quelques passages isolés, mais l’ensemble du texte, du début à la fin.

Il ne s’agit pas ici de réclamer un appareil critique lourd ou de transformer un récit destiné au grand public en traité académique. Une simple mention des ouvrages de référence, même générale, aurait suffi à situer le travail accompli et à permettre au lecteur d’en apprécier la portée.

En l’absence de ces éléments, une difficulté méthodologique apparaît. L’affirmation selon laquelle les récits ont été authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith demeure, pour le lecteur, impossible à vérifier. Il lui est impossible de savoir quels ouvrages ont été privilégiés, quels savants ont été suivis, ou selon quels critères précis les récits divergents ont été écartés ou retenus.

Cette difficulté ne remet pas en cause la sincérité de la démarche ni l’effort fourni. Elle met toutefois en lumière une limite structurelle : dans les sciences religieuses l’authentification ne peut se réduire à une déclaration d’intention. Elle suppose, au minimum, la possibilité de remonter aux sources et d’identifier l’autorité savante à laquelle il est fait référence.

C’est à partir de ce constat, simple mais fondamental, que se pose alors une question plus large, touchant à la relation instaurée entre l’auteur et son lecteur.

 

La question du « contrat de confiance »

En effet, c’est dans ce contexte que l’auteur évoque ce qu’il appelle un « contrat de confiance » entre lui et le lecteur (p. 757). Cette expression apparaît après qu’il a expliqué son choix de ne pas mentionner systématiquement les sources, afin de préserver la fluidité du récit et d’éviter d’alourdir la lecture. L’intention affichée est compréhensible : instaurer une relation sereine avec le lecteur et l’inviter à entrer dans le récit sans être freiné par des considérations techniques.

Toutefois, une telle invitation appelle une réflexion de fond. En effet, lorsque les sources ne sont identifiées nul part, la question se pose naturellement : sur quoi repose concrètement cette confiance demandée au lecteur ? Comment celui-ci peut-il apprécier la solidité des récits qui lui sont présentés, distinguer ce qui est fermement établi de ce qui pourrait être discuté, ou simplement comprendre d’où provient l’information qui lui est transmise ?

La tradition islamique offre sur ce point un enseignement clair et constant. Aucun savant, même parmi les plus grands imams et les plus versés dans les sciences religieuses, n’a jamais invité les gens à accepter un propos religieux sur la seule base d’une confiance personnelle, détachée de toute indication de source ou de preuve. Bien au contraire, les savants ont toujours insisté sur la nécessité de connaître l’origine des récits, d’identifier les autorités savantes sur lesquelles ils s’appuient et de permettre, autant que possible, la vérification et la comparaison. Cette exigence n’a jamais eu pour but de compliquer la religion, mais de la préserver et de protéger les croyants contre l’erreur, la confusion et les récits approximatifs.

Dans ce cadre, la confiance n’est pas supprimée, mais elle est fondée autrement. Elle ne repose pas sur une relation implicite entre l’auteur et le lecteur, mais sur la clarté du chemin suivi pour transmettre l’information. Le lecteur fait confiance parce qu’il voit sur quoi repose le propos, parce qu’il sait d’où vient le récit et à quelles références il est rattaché. C’est précisément cette transparence qui permet une confiance éclairée et légitime.

Lorsque cette transparence fait défaut, le lecteur se trouve placé dans une situation délicate. Il n’est pas en mesure d’examiner ce qui lui est présenté, ni de le situer dans un cadre plus large, et se voit implicitement invité à accepter le récit tel quel. Sans intention polémique ni jugement sur les personnes, il convient de constater que cette posture s’éloigne de la voie tracée par les savants et se rapproche d’un suivisme non éclairé, que la tradition islamique a toujours cherché à éviter.

Ainsi, le recours à un « contrat de confiance » ne permet pas de résoudre la difficulté méthodologique soulevée. Non parce que la confiance serait illégitime en soi, mais parce qu’elle ne peut remplacer les repères indispensables à toute transmission rigoureuse de la sīra du Prophète . Dans un domaine aussi noble et sensible, la confiance véritable ne s’impose pas : elle se construit à partir de la clarté des sources, de l’identification des autorités savantes et de la transparence de la démarche.

 

Pour une exigence de transparence méthodologique

En définitive, ces modestes remarques n’ont nullement pour objet de prétendre que le contenu de l’ouvrage ne répond pas à l’authenticité qu’il affirme rechercher. Le propos est ailleurs : attirer l’attention, avec toute la fraternité requise, sur une exigence centrale de la transmission religieuse, à savoir la transparence méthodologique.

Lorsqu’un ouvrage se présente comme reposant sur des bases scientifiques établies et affirme s’appuyer sur des récits authentifiés selon la méthodologie des savants du hadith, le lecteur est légitimement en droit d’attendre que cette rigueur apparaisse non seulement dans l’intention, mais également dans la structure même du livre : références précises, mention explicite des ouvrages consultés et explication du traitement des divergences. Ces éléments, loin d’alourdir le texte, constituent les garants de la confiance, les marqueurs de la rigueur et les signes distinctifs de la voie des gens de science.

Car l’absence de ces précisions ne permet ni d’apprécier pleinement la profondeur du travail réalisé, ni de vérifier la conformité des récits aux critères annoncés, ni de comprendre comment ont été tranchées les divergences inhérentes à l’étude de la sīra. En matière de religion, ces éléments ne relèvent pas de détails secondaires : ils font partie intégrante de la responsabilité scientifique que suppose toute transmission.

Nous espérons enfin que ces humbles observations pourront, si l’auteur — qu’Allah le préserve — le juge opportun, nourrir une réflexion ultérieure, donner lieu à un communiqué ou conduire à l’apport de précisions méthodologiques dans une prochaine édition. Une telle démarche ne pourrait que renforcer la valeur de l’ouvrage et honorer davantage encore la noble entreprise engagée : transmettre la vie du meilleur des hommes avec beauté, mais aussi avec la rigueur que requiert son statut.

 

Demandant à Allah, le Très-Haut, de pardonner nos fautes, de purifier nos intentions et de faire de ces modestes remarques un conseil sincère qui ne recherche que Son agrément.

 

Écrit par l’humble serviteur espérant le pardon de son Seigneur :

ʿĀdil Al-Ṣiqillī